Dossier : Apocalypse et politique

Romans de l’apocalypse

Une civilisation fragile

Il devient aisé de prendre pour acquis notre mode de vie qui assure un grand confort à certaines classes privilégiées. Un mode de vie non négociable, disait George Bush père, que nombre de ses compatriotes, mais aussi d’Occidentaux, conçoivent à la fois comme une évidence et un droit naturel.

Avec l’invention de la bombe atomique, cependant, sachant que l’être humain a les moyens de se détruire en tant qu’espèce, un doute persiste : et si tout ce qui rend notre vie facile et agréable pouvait disparaître du jour au lendemain ? Et si tout ne tenait en vérité qu’à un fil, et qu’un terrible déclin se produisait, lentement ou subitement, transformant radicalement nos vies ?

D’importants romanciers, pas du tout soupçonnés de sympathie envers la science-fiction, ont osé à leur tour raconter la déliquescence totale de la civilisation occidentale. Ils ont écrit d’étranges fables, profitant de l’abstraction du genre romanesque pour pousser la réflexion existentielle sur la condition d’humains dépourvus des repères apportés par la vie sociale contemporaine. Et ils livrent le même message : derrière les avancées de la civilisation, se cache la menace permanente d’un retour à la barbarie.

Errance et aveuglement

Avec La route, Cormac McCarthy écrit un roman en forme de cauchemar qui remporte un succès considérable : prix Pulitzer et plus de deux millions d’exemplaires vendus. C’est donc que l’auteur a su exprimer une peur collective à laquelle plusieurs se sont identifiés. Le roman raconte l’errance d’un père et d’un fils dans un monde détruit par une gigantesque catastrophe, alors que tout n’est plus que ruine et cendre. Le cataclysme a eu lieu quelques années auparavant, et le père doit constamment expliquer l’ancien monde à son enfant, une époque où il y avait de la vie, de la nourriture abondante, de la couleur. La disette a transformé les êtres humains en ennemis violents et en cannibales, prêts à tout pour s’emparer des restes vitaux qui leur assureront une misérable survie. Dans l’univers dévasté imaginé par McCarthy, il n’y a ni entraide, ni solidarité, ni idéalisme. Le cataclysme a détruit avec lui tout ce qui restait de noble chez l’humain et chaque rencontre pour le père et le fils est une menace de mort. Le seul lien affectueux qui demeure est d’ordre familial ; un lien fort, exigeant, qui engage le père à tout accomplir pour que vive l’enfant.

Le roman fait alterner une narration minimaliste avec des dialogues dépouillés, presque beckettiens, par leurs répétitions et leur circularité. Les péripéties, elles aussi, se répètent : quête de la nourriture, longues marches, fuite devant d’autres humains en quête de nourriture. Même l’arrivée au bord de la mer ne parvient pas à rompre le cycle du malheur : « Là-bas, c’était la plage grise avec les lents rouleaux de vagues mornes couleur de plomb et leur lointaine rumeur. Telle la désolation d’une mer extraterrestre se brisant sur les grèves d’un monde inconnu. » Une mer « froide, désolée. Sans oiseaux. » Cette mer laide est le reflet de tout ce que voient les deux personnages. La civilisation agonise et les êtres ne survivent que par une sorte d’énergie du désespoir.

Dans L’aveuglement de Jose Saramago, la fable est plus sophistiquée. Les personnages sont tour à tour victimes d’un aveuglement qui se propage sous forme d’épidémie [1]. Au départ, les premiers malades sont envoyés dans un asile d’aliénés où ils sont tenus sous haute surveillance, sans aucun contact avec les gens sains. Puis, tout se dégrade : les aveugles sont tués lorsqu’ils cherchent à s’approcher de leurs gardes ; à l’intérieur de l’asile, s’établit une nouvelle structure sociale hautement répressive, basée sur des rapports de domination violents : contrôle de la nourriture par une minorité armée, vols, viols en série, humiliations. « N’oublie pas que nous sommes des aveugles, dit l’un des personnages, de simples aveugles, des aveugles sans rhétorique ni commisération, le monde charitable et pittoresque des braves aveugles est terminé, maintenant c’est le royaume dur, cruel et implacable des aveugles tout court. » Lorsque l’épidémie affecte la totalité de la population, la ville tout entière devient insalubre, sans eau, sans électricité, avec des immondices qui s’accumulent partout et des aveugles déboussolés qui errent.

De l’espoir, malgré tout

Dans son dernier roman, Seul dans le noir, Paul Auster imagine une hypothétique guerre civile dans des États-Unis qui n’auraient pas connu le 11-septembre. Le sujet est abordé en surface et c’est vers un roman antérieur, Le voyage d’Anna Blume, qu’il faut se tourner pour connaître sa vision fantaisiste d’un monde en pleine décadence. Le pays qu’il imagine dans ce livre n’est pas en proie à un chaos total. Mais ses habitants doivent batailler ferme pour survivre : les pénuries sont fréquentes, il n’y a plus d’école, plus de cinémas ; certains individus s’adonnent à des suicides collectifs, d’autres utilisent la force pour extorquer de la nourriture, de l’argent, du sexe. La vie est morne, dangereuse, souffrante. Mais une volonté d’organiser le chaos demeure, par l’apparition des nouveaux métiers reliés au pillage, par la multiplication de sectes, par la subsistance de lois dérisoires. Ces tentatives pathétiques des humains de se rattacher à des lambeaux de civilisation, racontées dans une prose sobre mais émouvante, leur donnent une dignité désespérée : peu importe si tout s’écroule, les hommes et les femmes restent tristement fidèles à eux-mêmes.

Malgré l’univers sombre qui caractérise ces trois romans, les auteurs se permettent de terminer sur une note d’espoir, ne serait-ce que pour ne pas trop affliger les lecteurs. Dans La route, l’enfant qui vient de perdre son père trouve une communauté prête à l’accueillir. Les aveugles de L’aveuglement retrouvent la vue tout aussi miraculeusement qu’ils l’avaient perdue. Et Anna Blume quittera peut-être son pays dévasté pour un monde meilleur. Mais le mal est fait et les pensées des lecteurs resteront assombries par ces univers glauques et désespérants. Un mal transformé en catharsis : les bienfaits de la civilisation sont d’autant plus précieux lorsqu’on sait à quel point ils sont fragiles.


[1Ces personnages, comme ceux de La route, n’ont pas de nom ; leur anonymat correspond pertinemment au vide dans lequel ils sont plongés.

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