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Billet

En... fin du monde

Jean-Yves Joannette

Je voulais construire un monde meilleur. C’était nerveux. Comme une excroissance de conscience. J’étais de toutes les solidarités. « Cause to Cause », telle était ma devise. Je me tenais avec mes semblables. Du monde comme moi qui voyait le monde tel qu’il était. Laid et pas fin. Un monde implacable où les plus forts écrasent les faibles. Cela me révoltait, je prenais pour les faibles. Nous nous disions… ouais, mais ensemble le peuple uni, patati patata. Avant d’unir le peuple, il fallait d’abord nous unir. En partant les choses se compliquaient.

Par après, j’ai voulu sauver le monde. C’est qu’il allait à sa perte. Tout ce qui faisait la beauté de la vie devenait cause à défendre : l’eau, l’air, les rivières, les pandas, la stratosphère, l’Amazonie, les moines tibétains, tout cela risquait de disparaître. L’humanité emportait la planète dans sa perte. Je le savais. Cela me rendait nerveux. Je m’impliquais. J’allais aux manifestations je signais des pétitions, je buvais du café équitable et participais à l’économie négligeable.

Tout à coup, l’usure peut-être, je ne voyais plus de porte de sortie. J’ai arrêté de croire au grand soir. Je souffrais d’une excroissance aiguë de conscience. Je me suis mis à boire. À boire beaucoup. Au début, c’était avec de mes semblables, nous nous saoûlions d’analyse critique, nous avions l’impression d’être les seuls purs, nous remplissions nos verres d’amertume et, dans les lendemains qui déchantent, nos propos acides macéraient dans la bile. À la longue, mes troubles gastriques m’ont préoccupé un peu plus que l’évaluation du castrisme.

J’ai dû arrêter de boire. L’abstinence. La réaction ne fut pas longue. Les tremblements se sont mis à m’envahir. Les genoux me claquaient, je ne contrôlais plus mes mains, mon visage collectionnait les tics nerveux. J’ai suivi des thérapies. Je tremblais trop, le « surmoi » rebondissait sur le « moi » et je ne pouvais pas contrôler mon « ça ». Ce que je prenais pour une excroissance de conscience n’était qu’une prise de contrôle de mon cerveau reptilien sur mes capacités de raisonnement. On m’a médicamenté. À l’extérieur, je ne tremblais plus. C’est à l’intérieur que je tremblais. Les granules des pilules attaquaient constamment mon cerveau reptilien et l’empêchaient de trop m’envahir. La nuit, je regardais le reptile en moi. Il me haïssait. Les grands reptiles ont marché sur la Terre et se retrouvent maintenant cantonnés dans les replis de petits cerveaux. Il me parlait de la fin de son monde et m’annonçait la fin du mien. La fin de mon monde.

J’avais peur. Je me sentais devenir fou. J’avais peur de mourir. Mourir fou torturé par un reptile. J’avais peur de mourir, mais surtout j’avais peur de mourir seul. Je n’avais plus d’amis. Ils et elles ne voulaient pas voir la mort en face. Penser mourir n’est déjà pas facile. Il y a pire, agoniser seul sans personne à qui dire adieu. Mourir seul dans une ruelle parmi les poubelles. Il me semblait que c’était la plus horrible des morts.

Puis j’ai rencontré mon Gourou, il est le 999. Le monde est à l’envers à cause du 666 et lui va remettre le diabolique 666 à l’envers (à l’endroit) grâce au don que Dieu lui a donné de faire neuf neuf neuf après la fin du monde. Déjà, il a mis du neuf dans ma tête. Puisque ma race aussi va disparaître, mon reptile intérieur est devenu mon ami. Mais surtout, surtout, je n’ai plus peur de mourir seul. Lorsque la fin du monde arrivera, nous serons des millions à mourir tous ensemble. Je ne serai pas seul.

La fin du monde m’a redonné confiance dans la vie.

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