La décroissance

No 30 - été 2009

Débat politique

La décroissance

Une politique nouvelle pour la gauche ?

Engagement politique et dévastation de l’économie productiviste

Notre génération, rencontrant les limites de la biosphère, possède considérablement plus de responsabilités du point de vue politique et moral que les « générations anciennes, dont on peut dire aujourd’hui, par contraste avec nous, qu’elles ne savaient pas ce qu’elles faisaient ». [1]

Bref, le progrès est devenu problématique. Comment pouvons-nous encore avoir confiance dans ce monde marchand qui s’accroît aux dépens de nos vies et qui ne contient plus l’espoir que les choses vont finir par s’améliorer et que les êtres humains pourront un jour enfin respirer ? Au contraire, tout nous porte à croire que si nous demeurons sur les rails de ce développement économique et technique, les conséquences continueront malheureusement de s’aggraver.

Face à ce défi gigantesque, les réponses de la gauche traditionnelle ne sont pas adaptées. De manière générale, nos institutions semblent incapables de faire cesser notre soumission vis-à-vis de la production industrielle déterritorialisé. Au contraire d’une prise en charge des problèmes, on entend plutôt les syndicats réclamer une augmentation de leur pouvoir d’achat ou des groupes politiques écologistes défendre la croissance et le développement durable, dans la communion de l’esprit technologique.

La faillite du projet libéral

Nous avons tellement transformé le monde par la technique et l’économie que nous pouvons de moins en moins y vivre humainement. Le temps est venu de comprendre ce que nous avons perdu depuis que nous attendons du développement et de la production qu’ils nous délivrent des préjugés et nous fassent entrer dans le paradis du progrès et de la raison. Manifestement, l’Occident n’a pas eu raison sur tout et doit réviser ou abandonner certaines de ses croyances progressistes pour laisser les peuples et la vie exister librement. Ce n’est pas revenir en arrière, ce n’est pas devenir réactionnaire. C’est, par contre, ne plus croire les économistes quand ils nous décrivent la croissance économique comme l’infrastructure nécessaire du bonheur.

À vrai dire, tant que nous vivrons avec notre mythique idée du progrès et de la nécessité de la croissance économique pour l’obtenir, nous nous retrouverons bêtement attachés à de fausses représentations sociales qui maintiennent la pseudo nécessité de la mobilisation infinie pour la guerre économique globalisée.

L’alternative, c’est de constituer une force de résistance, un mouvement social capable de changer l’orientation « croissantiste », productiviste et « destructiviste » de la société actuelle. Sur ce long chemin, il nous faut d’abord gagner la bataille des idées. Expliquer ce qu’est la décroissance et ce qu’elle n’est pas. Bien faire comprendre ce qui nous distingue des gestionnaires de la production et de tous ceux qui prétendent réconcilier l’écologie et l’économie, l’éthique et le capital, avec leur recette de développement durable permettant effectivement de « polluer moins pour pouvoir polluer plus longtemps » [2].

Pourtant, nous ne sommes pas, en fait et en droit, condamnés à gérer éternellement les effets de la domination économique du capitalisme. Les mouvements qui s’opposent à la destruction marchande du monde ne pourront être efficaces s’ils ne s’attaquent réellement et impérativement, comme nous invite à le faire le mouvement des objecteurs de croissance, à la racine des problèmes. Il est certainement vain de lutter contre les « externalités négatives » si l’on continue à se nourrir des idéologies qui les ont rendues possibles. Vouloir éviter les maux, mais continuer de désirer leurs causes est une vilaine contradiction de la morale politique du monde actuel. La gauche restera stérile sans doute encore longtemps si elle critique d’une main ce qu’elle approuve de l’autre.

Une autre croissance n’est pas possible

Non décidément, qu’elle soit verte ou équitable, ce n’est qu’une illusion, alimentée comme toujours par le phantasme technologique, l’espoir d’arriver à temps pour pouvoir remplacer la vie qui s’effondre par l’artificialisation totale de toutes les conditions d’existence.

En opposition à cette perspective, la décroissance travaille à miner l’autonomie de l’économie par rapport à la société. La décroissance, ce n’est pas la décroissance économique, ce n’est pas la récession, c’est la décroissance de l’économie elle-même comme représentation idéologique dominante qui légitime son autonomie désastreuse à l’abri de toutes attaches et responsabilités normatives et collectives.

Comme alternative, la décroissance conviviale, c’est la vie que l’on oppose à la dévastation du monde par l’économie et la technique qui prétendent résoudre à notre place tous les problèmes. Évitons les pièges des fausses solutions, si la technique nous permet de déplacer les limites de notre condition terrestre, elle ne les abolit pas et de grandes technologies peuvent amener aussi à de grandes chutes. Il en va de même pour l’économie.

Décoloniser l’imaginaire

La résistance est pourtant difficile. Comment pourrions-nous arriver à nous émanciper de l’imaginaire productiviste dominant si l’ensemble de nos projets politiques de transformation du monde demeure inlassablement ancré dans les conceptions libérales de croissance économique, de développement et de technique léguées par l’histoire moderne ?

Sans compter la continuité pédagogique de nos institutions et de leurs mandarins technocrates qui tentent innocemment de nous rassurer illusoirement sur l’avenir en nous gavant de l’illusion que demain sera fait comme hier. C’est sans doute pourquoi ils ne peuvent proposer aux crises qui nous affectent que des solutions qui font généralement partie des causes du problème auquel pourtant ils prétendent remédier. À droite comme à gauche, on nous propose toujours la croissance comme panacée, « l’expansion de programmes sociaux doit s’appuyer sur une économie en expansion » [3] répète-t-on en coeur même si, grâce à la crise économique, on entendra moins abandonner cette croissance au laisser-faire libéral un peu éclaboussé à l’occasion de cette affaire. La pauvreté des politiques présentes face à la crise systémique qui nous affecte n’est que le reflet de la pauvreté du monde futur à qui l’on abandonne l’avenir.

Partager le bien commun

Il ne faut plus se limiter à revendiquer une meilleure régulation des marchés. Il faut plutôt permettre aux forces politiques progressistes de comprendre que les enjeux et les valeurs impliqués dans leurs luttes pour la justice sociale peuvent être globalement insuffisants. Comme le dit le philosophe Jean-Pierre Dupuis : « S’il est beau de vouloir partager équitablement un gâteau aussi gros que possible, il conviendrait peut-être de se demander d’abord s’il n’est pas empoisonné. » [4] Sans nier « un seul instant la légitimité d’une politique de redistribution plus favorable aux classes populaires – et encore moins le caractère absolument révoltant des nouvelles formes de paupérisation et de précarisation qui se développent de nos jours. [Il faut insister] sur le fait qu’une telle politique n’offre par elle-même aucun moyen de sortir de la cage d’acier du système capitaliste. Comme le disait, à sa manière, Rosa Luxembourg, “ L’essentiel, ce n’est pas que les esclaves soient mieux nourris ; c’est d’abord qu’il n’y ait plus d’esclaves. ” Or, encore une fois, aucun démontage cohérent du mécanisme libéral ne pourra être sérieusement envisagé tant que l’on refusera de remettre en question l’ensemble des manières de vivre aliénées qui sont structurellement liées à l’imaginaire capitaliste d’une croissance et d’une consommation illimitées. » [5]

Une lutte éclairée contre le capitalisme et ses dévastations, c’est donc aussi une lutte contre soi, contre des pratiques sociales fortement intériorisées et qui maintiennent les formes politiques et économiques actuelles des rapports de domination à l’échelle mondiale. Car à l’évidence nous ne pouvons espérer que le matraquage de la publicité et des médias omniprésents de la culture du capitalisme ait épargné les mœurs et la sensibilité de la gauche.

Dépasser les luttes partielles

Ce qui décidera ultimement si nous réussirons collectivement à nous organiser de manière conviviale et responsable ou si, au contraire, nous continuerons à aggraver les conditions de la vie sur Terre et à balayer sous le tapis des générations futures les conséquences de notre démesure présente n’est pas déterminé par le passé ni par l’avenir comme un destin, mais par nos actes collectifs, notre politique et nos valeurs présentes.

La décroissance c’est un appel à dépasser les luttes partielles face à la dévastation opérée à grande échelle par l’économie marchande et productiviste.

Diminuer le temps de travail, favoriser la création de monnaie municipale et la gratuité des transports en commun. Voilà par exemple des mesures prises par une politique « décroissante ». Si depuis quelques années on parle de plus en plus de consommation responsable, il serait peut-être temps également de commencer à parler aussi de production responsable locale autogérée et écologique.

Un autre monde n’est pas seulement possible, il est nécessaire si nous voulons poursuivre notre humanisation.


[1Jean-Pierre Dupuis, Le problème théologico-scientifique et la responsabilité de la science, 2003, http://formes-symboliques.org/article.php3?id_article=66

[2Paul Aries, Désobéir et grandir, Montréal, Écosociété, 2009.

[3Sam Guidin, Quelles revendications pour la gauche ?, La Gauche, 2008.

[4Jean-Pierre Dupuis, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002.

[5Jean Claude Michéa, La double pensée, Paris, Flammarion, 2008.

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