Face à la crise écologique

Retour à la caverne

René Audet

Appauvrissement des écosystèmes, pollution chimique incontrôlée et maintenant changement climatique annonciateur d’une nouvelle époque géologique : depuis les années soixante-dix, les nombreuses déclinaisons de la crise écologique se sont imposées tant dans l’imaginaire collectif que dans les sphères institutionnelles. Or, cette crise est également le terreau d’un renouvellement de la pensée sur le rapport entre l’animal humain et son « écosystème », entre la société et son « environnement », bref entre « l’Homme » et la « Nature ». Tous ces binômes rééditent à leur manière une dualité fondatrice de la pensée occidentale : la dualité nature/culture. Et dans le feu du débat alimenté par le brasier de la crise écologique, certains croient que l’on ne pourra pas tout sauver. La culture peut être sacrifiée.

Ce n’est pas là l’opinion d’une majorité d’écologistes, évidemment, mais celle d’un courant spécifique de l’écologie radicale qui se confère le label de « primitivisme ». Figure principale de ce courant, John Zerzan formule une critique radicale de tout le processus de civilisation humaine et invite les désenchantés de la modernité à un retour « réparateur » à la nature (The Twilight of the Machines, 2008, Feral House).

Péché originel et fin du monde

L’être humain a bien commis son péché originel (ou «  blessure originelle » pour Zerzan) qui l’a éjecté de la condition idéale où il vivait avant la fin du paléolithique, il y a environ 10 000 ans. Depuis, la civilisation n’eut de cesse de s’enliser dans le gouffre de la domination et d’extirper les racines humaines de leur substrat naturel, de sorte qu’elle se retrouve aujourd’hui otage de la machine.

Ce vice c’est l’invention de la pensée symbolique, notamment sous la forme du langage. Le langage est une tare en ce sens qu’il constitue un système de symboles finis visant à subordonner une réalité infiniment diverse. La « re-présentation » de la nature introduit une distance entre le symbole et la réalité matérielle que l’on pouvait autrefois – c’est en tous cas la thèse de Zerzan – percevoir de manière plus subtile et sensible. Le langage représenterait donc à la fois un acte de domination de la nature et l’aliénation de la condition naturelle et idéale de l’espèce. Ce serait l’origine même de la dualité nature/culture.

Portée par la pensée symbolique, l’évolution sociale a depuis lors engendré domination de la nature et inégalités. Avec la domestication et l’agriculture, qui renforcent dans la pratique le contrôle du milieu, sont venus le patriarcat, la guerre et la violence organisée. La pensée symbolique a alors rempli les temples célestes de dieux capables de régler les cycles naturels qu’on ne comprenait plus. Avec la métallurgie et l’avènement des villes, la déliquescence du rapport des individus à la nature demandait une nouvelle religion qui puisse présenter l’être humain comme une totalité séparée des processus naturels. Lors de l’âge axial (de 800 à 200 av. J.C.), la pensée symbolique a donc produit le monothéisme et provoqué une nouvelle fuite en avant du contrôle sur la nature et les humains.

La civilisation, d’ailleurs, se définit fondamentalement comme « le contrôle et, plus largement, comme un processus d’extension du contrôle ». L’apogée de ce processus se trouve dans la technologie moderne, qui promeut une division du travail et une forme de domination de plus en plus désincarnée, enveloppante et aliénante. Les machines dont il est question dans le titre du plus récent ouvrage de Zerzan, ce sont les technologies qui forment une « matrice insensée de contrôle », un « solvant de signification » et qui préparent une liquidation finale de la nature. Notre destination est le cyborg : un être dont le corps organique ne jouerait aucun rôle essentiel pour le fonctionnement de l’esprit.

Heureusement (!), la fin inéluctable de ce monde est proche et la question est dorénavant de savoir « si oui ou non, quand la civilisation s’écrasera, il lui sera permis de se recycler dans une autre variante du crime originel. Le mouvement [primitiviste] répond par la négative. »

Après la modernité, le paléolithique !

C’est une constante dans l’argumentation de Zerzan que d’adosser sa théorie de la « blessure originelle » à une « réalité » pré-civilisationnelle. Cette réalité serait « basée sur des preuves archéologiques » ou en phase avec « la littérature actuelle ». Ainsi, Zerzan affirme-t-il que « l’orthodoxie anthropologique perçoit maintenant les humains du paléolithique comme essentiellement pacifiques, égalitaires et en bonne santé, bénéficiant d’un temps libre considérable et de l’égalité des sexes. » Quoi qu’il en soit de la pertinence de son interprétation, c’est la pertinence de la voie de sortie qui doit être récusée.

Que ce soit par l’abolition complète et active des institutions sociales actuelles ou par l’attente de la catastrophe finale, je ne vois guère comment l’Eden perdu pourrait être retrouvé. On peut partager avec tous les écologistes un sentiment d’urgence, tout en acceptant la responsabilité et la tâche qui sont nôtres : éteindre l’incendie, sauver la maison. La crise écologique, si on ne s’y attaque pas immédiatement et énergiquement, réduira drastiquement la densité tropique de la biosphère par le feu, le vent et le poison, au point où il ne restera rien aux primitivistes pour rebâtir le monde d’hier. Sinon quelques cavernes…

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