Ian Kershaw

Hitler

Lu par Claude Rioux

Claude Rioux

Ian Kershaw, Hitler, Paris, Flammarion, « Grandes biographies », 2008, 1198 p.

Certes la littérature sur la Seconde Guerre mondiale, le nazisme et l’Holocauste est abondante. Mais l’ampleur mondiale, justement, du conflit de 1939-1945 et ses conséquences durables sur le devenir de l’humanité, de même que la nature abominable et sans précédent des crimes ayant été commis en Europe expliquent cette attention particulière. Aussi l’angle biographique est ici pleinement justifié : comme l’écrit l’auteur de ce monumental Hitler, Ian Kershaw, « jamais pareille ruine, physique et morale, n’avait encore été associée dans l’histoire à l’histoire d’un seul homme ». Il est impossible de résumer ici un tel ouvrage : on se contentera de souligner une de ses contributions majeures à la compréhension du pouvoir de Hitler.

S’il est vrai que les horreurs du nazisme n’auraient pu être possibles sans Adolf Hitler – « Hitler n’était pas interchangeable », écrit Kershaw –, sa personnalité et son parcours n’expliquent pas tout, loin s’en faut. En effet, il « est […] apparu que les abîmes d’inhumanité sans fond atteints par le régime nazi ont bénéficié d’une large complicité à tous les niveaux de la société » écrit l’auteur qui, dans cet ouvrage, se concentre non pas sur la personnalité de Hitler, mais sur le caractère de son pouvoir : le pouvoir du Führer.

Pour Kershaw, deux simplifications doivent absolument être évitées quand il s’agit du rôle du personnage : celle qui réduit la cause de la catastrophe européenne « aux caprices arbitraires d’une personnalité démoniaque » ayant exercé un contrôle total sur l’Allemagne ; et celle, non moins simpliste, qui relègue Hitler au rang de simple agent de la grande bourgeoisie, « fantoche au service des intérêts du grand capital et de ses dirigeants », lesquels l’auraient contrôlé telle une vulgaire marionnette.

De toute évidence, quand bien même les Allemands ne lui ont pas ménagé leur soutien, Hitler porte l’ultime responsabilité des crimes contre l’humanité ayant été commis en Europe. De Mein Kampf, qu’il a écrit en prison au lendemain du putsch raté de 1924, aux discours prononcés dans les grands rassemblement de Nuremberg au début des années 1930, Hitler n’a jamais dissimulé ni sa haine obsessive des Juifs, ni ses desseins expansionnistes pour l’Allemagne.

Cependant le pouvoir du Führer n’était pas absolu. Non pas que celui-ci ait été contesté (ou si peu), mais l’ampleur des mandats que Hitler cumulait (chef du NSDAP, chancelier et président du Reich, commandant en chef de la Wehrmacht, etc.) rendait impossible son contrôle effectif sur une bureaucratie aussi immense que confuse – quoi qu’on dise de la prétendue « organisation méthodique » des Allemands. Et c’est ici que Kershaw pointe vers un phénomène encore méconnu, résumé par la maxime qu’énonça en 1934 un fonctionnaire nazi : « Il est du devoir de chacun, dans le IIIe Reich, de “travailler en direction du Führer, suivant les lignes que celui-ci souhaiterait”, sans attendre des instructions du sommet. »

Travailler en direction du Führer… C’est-à-dire que Hitler n’avait pas besoin de donner des indications claires, des ordres précis pour qu’on procède, dès la fin des années 1930, à l’extermination des « malades mentaux » – pour donner un exemple précis. L’approche consistait à exposer des objectifs généraux, eux-mêmes parfois euphémisés, puis laisser les coudées franches aux fanatiques, donner libre cours à leur ambition et à leurs maniaqueries, pour enfin les « récompenser » en leur octroyant «  la confirmation légale de [leur] travail ».

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