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Social

Délire sécuritaire et privatisation de l’espace

Antoine Casgrain

Verrous, grillages, agents de sécurité et vidéo-surveillance : les lieux publics semblent assiégés par le crime. Voyage en Amérique du Nord et du Sud, où les barrières de sécurité confondent la limite entre l’espace privé et l’espace public.

Dans son film Bowling for Columbine, le réalisateur Michael Moore ouvrait une à une les portes débarrées des maisons d’un quartier de la banlieue de Windsor, en Ontario. Cette scène anecdotique a de quoi méduser l’Américain des États-Unis, mais encore plus le Sud-Américain. Au Chili, où j’habite depuis six mois, toutes les fenêtres des maisons sont grillagées ; non seulement barre-t-on sa porte à double-tour, mais aussi celle du jardin et la grille de la ruelle. Les parcs municipaux sont souvent enserrés d’une clôture et fermés la nuit. Ne pensez pas amener jouer votre enfant dans la cour d’école du quartier, à moins de vouloir lui faire pratiquer l’escalade ! Vous faites votre épicerie sous l’œil inquisiteur de deux ou trois agents de sécurité, écouteur à l’oreille et le regard menaçant.

Certes, l’insécurité n’est pas nouvelle en Amérique latine, mais l’augmentation des diverses mesures de sécurité dans les villes est un phénomène notable. À Santiago du Chili, les urbanistes observent une épidémie de clôtures depuis une dizaine d’années. Il n’existe plus une résidence sans une clôture d’au moins deux mètres, alors que le phénomène s’est étendu à l’espace public. Certaines places, gérées par la municipalité, ont été clôturées afin d’en limiter l’accès aux résidants du quartier.

L’apogée de l’envahissement de l’espace public par la sécurité est sans contredit la multiplication des communautés fermées, connues sous le terme anglais de gated communities. Une communauté fermée est un domaine résidentiel dont l’accès aux rues internes et aux équipements est réservé aux résidants. Considéré encore hier comme une exception, ce type d’urbanisation, qui s’adresse aux classes très aisées, est aujourd’hui fort répandu aux États-Unis, au Mexique, au Brésil et en Argentine, même s’il est difficile d’en mesurer l’ampleur. Dans la province de Buenos Aires, en 2005, on dénombrait plus de 400 communautés fermées, où vivraient 50 000 personnes. Aux États-Unis, en 2001, le Census Bureau estimait à 4 millions le nombre de foyers se trouvant dans des communautés protégées par des barrières, des codes de sécurité et des gardiens. Le concept d’urbanisation privée ne se limite pas aux développements en périphérie. Les développements immobiliers dans les centres-villes privilégient les hautes tours de condominiums, avec stationnement intérieur, gymnases et piscines privées.

Se défendre de la criminalité ?

La privatisation des espaces et l’envahissement sécuritaire répondent-ils à une hausse de la criminalité ? Selon le Centre international pour la prévention de la criminalité, l’Amérique latine et l’Afrique sont les deux continents où les taux de criminalité sont les plus élevés.

La criminalité affecte particulièrement les milieux urbains des pays en développement, et encore davantage les grandes agglomérations urbaines en explosion démographique. En Amérique latine par exemple, les villes de Rio de Janeiro, Sao Paulo, Mexico, Lima et Caracas enregistrent plus de la moitié des actes violents de leurs pays respectifs. Toutefois, les statistiques internationales montrent une tendance à la baisse générale de la criminalité, entre autres des homicides et des cambriolages. Le commerce de la drogue et les crimes avec violence sont, à l’inverse, en augmentation.

Conséquence de l’évolution économique, la plupart des sociétés d’Amérique du Nord et du Sud ont vu s’accroître les niveaux d’inégalité. En 2005, les employeurs des grandes et moyennes entreprises, 5% de la population environ, avaient un revenu 30 fois supérieur au seuil de la pauvreté, sous lequel vit entre 30 et 50% de la population. La possibilité de trouver un travail stable a fortement diminué sous l’impact des coupures dans l’État et la déréglementation de l’économie. Sous le règne du libre-marché, l’entrepreneurship du pauvre débouche de plus en plus sur le commerce à sa portée : la drogue et le commerce illicite. En d’autres termes, il apparaît que la géographie des inégalités recouvre souvent celle de la criminalité, quand bien même une corrélation positive entre l’une et l’autre est difficile à établir.

En revanche, il existe un endroit où la présence du crime augmente considérablement : la télévision. Les journaux télévisés remplissent leurs bulletins d’information de divers actes de délinquance. La multiplication des chaînes de diffusion en direct a créé un besoin de contenu sensationnel, que les guerres de narcotrafiquants sont venues combler. L’impact des médias de masse est prépondérant dans les préoccupations affichées par la population. La propagande médiatique détermine l’agenda des politiques locales de défense contre le crime (clôture des espaces publics, agents de sécurité) ainsi que le marché de la sécurité (systèmes d’alarme et résidences barricadées).

La « prévention » contre le crime cède le pas à la « défense » contre le crime, alimentée par la peur de l’autre. Les agglomérations urbaines sont envahies par des corps policiers de mieux en mieux équipés, épaulés dans leur tâche par des escouades de gardiens privés de plus en plus nombreuses. Au Brésil, il y a aujourd’hui deux fois plus d’assassinats extra-judiciaires, de la part de la police et des services privés pris ensemble, que dans les pires années de la dictature militaire. Ces atteintes aux droits humains restent ignorés, les victimes n’étant pas les enfants de la classe moyenne, mais les délinquants des bas-fonds de la ville.

Au Québec également...

Le phénomène rattrape le Canada, la contrée enviée par Michael Moore. Au pays, la principale profession en croissance est celle d’agent de sécurité privé. Il y a maintenant 3 agents de sécurité pour 2 policiers au pays. Ainsi, le taux d’agents privés a bondi de 15 % entre 2001 et 2006. Caractéristique surprenante, ce n’est pas dans l’Ouest, où règnerait la culture du fusil, qu’ il y a le plus d’agents de sécurité au pays, mais au Québec. Le contrôle serré des lieux atteint des proportions inquiétantes, même dans des espaces traditionnellement considérés autrefois comme « publics », comme les universités. À l’automne 2008, sur le campus de l’Université Laval, des agents de sécurité ont empêché des étudiants de distribuer des pamphlets électoraux... en pleine campagne électorale ! Un obstacle routinier pour la militante ou le militant qui tente d’investir les lieux publics d’un contenu politique.

À l’été 2008, le cas de Freddy Villanueva, jeune immigrant assassiné par la police de Montréal, a pris par surprise la société québécoise. L’assassinat de Villanueva n’est que le symptôme classique de la ségrégation urbaine. À mesure que se concentrent la pauvreté et l’exclusion raciale dans certains quartiers de Montréal, s’y concentre également l’appareil policier. Les parcs, les stationnements et les transports publics sont quadrillés, et les personnes « à risque » font l’objet d’un harcèlement constant.

La peur de l’autre, les inégalités socioéconomiques et la ségrégation urbaine conduisent au contrôle sournois des espaces publics. Réalité qui va de pair avec la disparition de « l’espace public », pris dans son acception symbolique cette fois. Dans le délire sécuritaire, place publique et propriété privée tendent à se confondre et génèrent des techniques similaires de défense contre la délinquance, le vagabondage et la déviance. La « prévention » du crime semble la chasse-gardée des stratégies conservatrices et populistes. Développer des stratégies de prévention du crime qui s’articulent avec une dimension participative demeure un chantier à amorcer par les milieux progressistes.

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