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International

Les vains espoirs du G20 à Londres

Capitalism as usual

Claude Vaillancourt

Rarement une rencontre internationale a été précédée d’une telle rumeur que lors du dernier G20 tenu à Londres les 1er et 2 mars 2009. Avant ce sommet, plusieurs chefs d’État s’étaient emportés dans des déclarations tonitruantes contre les banquiers, les paradis fiscaux, voire même le sacro-saint capitalisme. Certes, de la part d’individus élevés dans le giron du néolibéralisme, il ne fallait pas s’attendre à des miracles. Mais un espoir demeurait : et si la crise que nous subissons était d’une ampleur telle qu’elle forcerait nos dirigeants à mettre en place les mesures progressistes qu’ils venaient d’annoncer ?

À la fin du sommet, les chefs d’État adoptaient un discours triomphant : ils annonçaient la fin du secret bancaire, la naissance d’un nouvel ordre mondial, une réforme en profondeur de l’organisation financière internationale. Des observateurs sérieux et compétents prétendaient que rarement une rencontre internationale avait eu un menu si chargé et avait permis de prendre tant de décisions importantes. Difficile de leur donner tort : contrairement au résultat famélique du G20 de l’automne, on présentait cette fois une volumineuse liste de mesures adoptées qu’il faudrait se mettre sous la dent.

Dans certains groupes de discussion opposés à la globalisation, le débat était lancé : les dirigeants du G20 venaient d’aborder avec franchise des sujets tabous, tels les paradis fiscaux, la déréglementation, les hauts salaires. Ils avaient avancé des solutions à des problèmes révélés par la crise. Une opposition systématique à leurs propositions ne risquerait-elle pas de tout paralyser ? N’était-il pas préférable de se réjouir de leur rarissime bonne volonté, de voir le verre à moitié plein ? Un pari était donc lancé : celui d’évaluer la tête froide les différentes mesures avancées, d’en juger la valeur avec – pourquoi pas ? – un préjugé enfin favorable envers ces chefs d’État qui nous ont bercés de si belles promesses.

Les absents ont tort

Malheureusement, même avec la meilleure volonté du monde, il faut admettre que le résultat du G20 est plus que décevant. Et que les dirigeants des pays les plus puissants du monde ont recommencé une fois de plus ce qu’ils savent si bien faire : résoudre les problèmes en ramenant comme solutions les mesures qui les ont provoqués. Ainsi, les institutions qui sortent renforcées de ce sommet sont de celles qui ont le plus contribué au chaos actuel : le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, qui ont étouffé les pays du Sud par leurs plans d’ajustement structurel et qui ont ainsi largement accentué les inégalités entre les riches et les pauvres, et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui a contribué à déréguler le secteur de la finance, avec les résultats que l’on connaît.

Le FMI et la Banque mondiale, qui se cherchaient un rôle à remplir depuis que les populations auxquelles ils avaient tant nui leur tournaient le dos, se voient redevenir les créditeurs des pays pauvres. À lui seul, le FMI profite d’une augmentation de 500 milliards de dollars. Certes on nous promet une réforme de ces institutions, on laisse entendre que les nouveaux prêts seront moins conditionnels. Mais rien de clair n’a été énoncé à ce sujet, et il est difficile de croire que les individus qui les dirigent, habitués de chanter sur une même note, renforcés dans leurs fonctions, changeront leurs comportements.

De plus, le G20 s’engage «  à atteindre une conclusion ambitieuse et équilibrée du cycle de Doha ». Ce cycle de négociation à l’OMC, on le sait, inclut tous les secteurs de l’économie, de l’agriculture aux services, en passant pas les services financiers. Non seulement les ententes qui en résulteront seront-elles un puissant outil de déréglementation, mais elles mettront les économies des pays les plus pauvres en concurrence avec celles des pays riches, avec les résultats que l’on peut deviner : une guerre commerciale injuste que les pays de Sud sont assurés de perdre. Bref, les mesures adoptées par les pays du G20 sont une nuisance pour les pays les plus pauvres et accentueront les inégalités. Comme par hasard, ces pays pauvres étaient exclus de cette rencontre des puissants (de tous les pays du continent africain, seule l’Afrique du Sud a eu l’honneur d’être invitée). Les absents ont toujours tort. Cette rencontre du G20 en est une fois de plus la preuve.

Paradis fiscaux en noir et blanc

Les dirigeants du G20 ont décidé, comme première mesure de représailles contre les paradis fiscaux, d’en établir une liste – en vérité, celle de l’OCDE, qui existait déjà – en fonction de la « collaboration » des pays visés : noire, dans le cas d’un refus de collaborer, grise si « on a des efforts à faire en matière de collaboration fiscale », et blanche pour les vertueux. En quelques jours, la liste noire a disparu. Faut-il donc croire que l’OCDE a remporté miraculeusement son bras de fer ?

En vérité, cette collaboration n’est pas très engageante. Les sanctions qui puniraient les pays délinquants ne sont pas encore déterminées. Les paradis fiscaux n’ont pas l’obligation d’être transparents, d’ouvrir publiquement leurs livres, mais bien de donner quelques renseignements sur quelques fraudeurs déjà bien identifiés par des gouvernements étrangers. Certes, cela reste mieux que rien. Mais ces mesures ne toucheront qu’une petite portion de ceux qui utilisent les paradis fiscaux. Ainsi, le très conservateur Figaro rassure ses clients : « en dépit de la chasse aux paradis fiscaux, les plaques de laiton de structures fiscales fantômes risquent de rester, aux yeux de beaucoup de spécialistes, aussi nombreuses qu’avant à Jersey comme ailleurs. » [1]

De plus, aucune de ces mesures ne démontre une volonté de s’attaquer à l’évitement fiscal, c’est-à-dire le recours légal aux paradis fiscaux, comme le permet par exemple l’entente sur la « double imposition » entre le Canada et la Barbade. Ce dernier pays se retrouve d’ailleurs sur la liste blanche de l’OCDE. La moitié des transactions dans les paradis fiscaux se font par le biais de fiducies, curieuses créations juridiques qui protègent l’identité des bénéficiaires sans avoir recours au secret bancaire. Comme quoi, la coopération peut aller de pair avec quelques bonnes magouilles légales, recevant la bénédiction de nos gouvernements.

Cette charge quasi inoffensive contre les paradis fiscaux aura tout de même mené à un jeu de dénonciation : « Tu es plus paradis fiscal que moi », disent les uns. Et de révéler quelques secrets relativement bien gardés : des paradis fiscaux se trouvent au cœur des pays dominants du G20, par exemple la City de Londres au Royaume-Uni (sans oublier Jersey et Guernesey), le Delaware, le Nevada et le Wyoming aux États-Unis, Hong Kong en Chine. Mais devinez quoi : ces pays se retrouvent sur la liste blanche… Plusieurs observateurs en déduisent que les nouvelles mesures ne serviront en fait qu’à favoriser des transferts de fonds de certains paradis fiscaux à d’autres.

Quelques broutilles

Parmi les autres sujets abordés pendant le dernier G20, il faut mentionner les nouvelles règles sur les salaires et les bonis des banquiers, la réglementation des fonds spéculatifs et la transparence des agences de notations. Des sujets directement reliés à la crise financière, dont il faut absolument tenir compte si l’on souhaite empêcher la reproduction d’autres crises du même type que celle qui nous affecte. La crise a en effet été provoquée par la multiplication de fonds spéculatifs non réglementés et à risques très élevés, dans lesquels se transigeaient des produits financiers approuvés par des agences de notation en flagrant conflit d’intérêt, et vendus par des banquiers cupides, obsédés par la rentabilité immédiate.

Pourtant, rien n’a été précisé sur ces sujets incontournables. Ni le type de réglementations à prévoir. Ni l’établissement d’un nouveau modèle d’agences de notation (qui seront privées ? publiques ?) Ni la limitation du salaire des banquiers. Il semble donc que ce sera aux États, selon leur bon vouloir, de traiter de ces quelques problèmes, s’ils le jugent nécessaire. Pourtant, n’aurait-il pas été important d’aborder de front la question des fonds spéculatifs ? D’entreprendre des mesures pour les éliminer, tout simplement, puisqu’ils ne contribuent en rien à l’économie productive et qu’ils mettent en péril la sécurité financière de nombre de pays et d’individus ?

La grande absente des débats a été la question écologique. Comme si la finance et l’environnement s’épanouissaient dans des univers parallèles. Réfléchir sur la crise implique pourtant de remettre en question les modes de production et les principes d’une économie basée sur la croissance perpétuelle, alors que les ressources sur notre planète sont limitées. Les dirigeants ont préféré reléguer la question à la Conférence mondiale sur le climat à Copenhague en décembre prochain et ne prendre aucune mesure ferme pour lutter contre les changements climatiques ou engager le virage vers une économie verte.

Il serait tentant de dire que ce dernier G20 a été un rendez-vous manqué. Parlons plutôt d’un rendez-vous qui n’aurait pas dû avoir lieu. Ce G20 a bel et bien eu l’allure d’un G7 élargi pour la circonstance, afin de créer l’illusion d’une certaine ouverture. Avons-nous entendu parler par exemple de l’Indonésie, de l’Argentine, de la Corée pourtant présentes dans ce sommet ? Et qu’en était-il des cent quelques pays absents ? Les décisions ont été prises par les pays les plus riches dans leurs propres intérêts. L’ordre mondial actuel s’en trouve renforcé, sans que ne soient réglés les problèmes béants soulevés par la crise.

NOTES

[1] Carole Papazian, « Ce que va changer pour les Français la chasse aux paradis fiscaux », Le Figaro, 6 avril 2009.

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