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Culture

La ville spectacle

Christian Brouillard

Voici l’été qui vient et, à sa suite, toute une panoplie de festivals culturels et d’événements sportifs qui tiendront le haut du pavé dans un grand nombre d’agglomérations du Québec, dont le centre-ville de Montréal. Dans ce dernier cas, la concentration d’activités culturelles est telle [1] qu’elle a conduit à la création d’un « quartier des spectacles », zone qui devrait couvrir un territoire d’environ un kilomètre carré autour de l’intersection de la rue Sainte-Catherine et du boulevard Saint-Laurent. Le but de l’opération est autant culturel qu’économique, l’aménagement du quartier intéressant aussi bien les promoteurs immobiliers que l’industrie touristique. Comme on peut le lire sur le site officiel du partenariat du quartier des spectacles, il s’agit d’apporter une contribution « au rayonnement de la métropole aux quatre coins du monde » [2]. En d’autres termes, il importe pour l’administration municipale, ainsi que pour les gouvernements provincial et fédéral, de « mousser » un avantage comparatif que posséderait Montréal dans la compétition que se font les grandes villes sur le marché mondial. Au bénéfice de tous ? Pas exactement…

Nettoyage social

La période estivale s’accompagne, depuis plusieurs années dans le centre-ville montréalais, d’une « tolérance zéro » par les autorités envers les marginaux et les sans-abri [3]. Comme le dit Michel Parazelli, professeur à l’UQAM, « Montréal achève un grand nettoyage parce que, bien sûr, la pauvreté, la déchéance humaine, la décadence sociale, il faut éliminer ça avant que ne soit mis en place le Quartier des spectacles... » [4]. Cette répression, conduisant à un véritable nettoyage social des quartiers centraux, n’est pas anecdotique, elle correspond à « la logique spatiale du néolibéralisme (qui) remet en vigueur les schémas coloniaux les plus extrêmes : ségrégation résidentielle et consommation réservée à telle ou telle catégorie de la société » [5]. Dans le cas qui nous occupe, ce ne sont donc pas seulement les populations itinérantes qui sont exclues des espaces centraux, mais aussi tous ceux et celles qui ne correspondent pas aux catégories sociales consommatrices de spectacles : touristes, résidants des banlieues, etc. « Ce qui est certain en tout cas, c’est qu’en voulant ainsi nettoyer les lieux on finit par rendre les places publiques complètement inhospitalières pour tout le monde ! » [6]

Ce type de développement urbain s’articule aux processus de gentrification qui sont à l’œuvre depuis plus de 30 ans, non seulement dans le centre-ville de Montréal mais aussi dans toutes les métropoles de la planète. Cependant, avec le quartier des spectacles, il y a une grande différence : il ne s’agit plus seulement de chasser, comme avec la gentrification urbaine, des populations qui résidaient dans les quartiers centraux pour les remplacer par des catégories sociales relativement plus aisées, il s’agit maintenant en plus de créer un espace symbolique qui permettra de rehausser l’image de Montréal au niveau international. Ce n’est donc pas un hasard si le développement du quartier des spectacles s’inscrit dans un plan plus vaste, le quartier international de Montréal dont la présentation officielle peut se lire comme suit : « Situé entre le Centre des affaires et le Vieux-Montréal, le Quartier international est un nouvel espace urbain, inauguré en 2004. Projet d’aménagement urbain d’envergure, le Quartier international vise à mettre en valeur et favoriser le développement de la vocation internationale de Montréal. Le Quartier international mise sur un aménagement urbain contemporain, prestigieux et exclusif, qui lui permet d’offrir un cadre de vie exceptionnel en plein cœur du centre-ville de Montréal. » Par delà ce baratin, il faut y voir ici, pour reprendre les mots de Mark Douglas Lowes, une ville « tellement dominée par son image de marque et ses événements touristiques majeurs internationaux qu’elle finit par ressembler à un gigantesque parc thématique où les résidants, impuissants, ne peuvent plus rien faire d’autre que consommer » [7].

La ville dans le capitalisme mondialisé

Le redéploiement économique, qui accompagne la mondialisation capitaliste dans laquelle nous sommes plongés depuis près de 30 ans, a eu des conséquences sérieuses pour les grandes métropoles. Délaissées par les industries de transformation qui sont parties vers d’autres cieux, les grandes cités ont dû se tourner vers d’autres activités économiques, dont celles basées sur la culture. Pour attirer et maintenir les grands événements culturels, les autorités municipales doivent donc non seulement procéder à des projets de réaménagement et de revitalisation des quartiers centraux, mais aussi créer une image de marque positive, d’où l’expulsion des éléments sociaux indésirables comme les itinérants. « Pour les agents économiques du monde municipal, il semble, plus que jamais, que l’image est tout ce qui compte (souligné par l’auteur) » [8]. Cette manipulation symbolique n’est pas sans rappeler ce que font les grandes marques en colonisant les espaces publics avec leurs signes, opération bien décrite par Naomi Klein dans son ouvrage No logo. Cependant, ce que nous décrivons va plus loin, car c’est la ville qui doit se mettre en spectacle, ce qui, par ailleurs, est cohérent avec la logique même du développement du capitalisme : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » [9] Cette mise en spectacle de l’espace rime avec sa marchandisation, car ces zones sont des lieux exclusivement dédiés à la consommation et où ne peuvent entrer que ceux et celles ayant un pouvoir d’achat. Pour les autres, c’est-à-dire la grande majorité de la population, la contemplation sera permise à condition de ne pas troubler l’ordre marchand, les forces policières veillant au grain…

Le spectacle contre la fête

Tout cela peut sembler rabat-joie car, que diable, les festivals ne sont-ils pas des moments de fête ? Hélas non, car dans ces moments programmés que sont les grands événements culturels, la fête s’est évanouie, congelée dans sa mise en spectacle. C’est dans la reprise de l’espace et du temps par ceux et celles qui sont exclues que peut se déployer la fête comme cela s’est produit durant le « carnaval anticapitaliste » d’avril 2001 à Québec. Comme le montre l’exemple donné par Mark Douglas Lowes d’une communauté locale de Vancouver qui s’est battue avec succès contre la relocalisation dans son espace d’un grand événement sportif, le Molson Indy, il n’est pas impossible aux simples habitants des cités de vaincre les grosses machines économiques. C’est une leçon à méditer sous le soleil d’été…

NOTES

[1] Le festival international de jazz de Montréal, le Festival juste pour rire, les Francofolies de Montréal, Divers/cité ou Montréal en lumière.

[2] www.quartierdesspectacles.com.

[3] Sur cette répression des personnes itinérantes, on peut consulter le rapport de recherche de Céline Bellot, Judiciarisation et criminalisation des personnes itinérantes à Montréal (1994 à 2004), publié en 2005 et disponible sur le site Internet du RAPSIM.

[4] Itinérants et marginaux au centre-ville, la chasse est ouverte !, texte en ligne sur le site homelessnation.org

[5] Mike Davis et Daniel B. Monk, Paradis infernaux : les villes hallucinées du néo-capitalisme, Paris, Les prairies ordinaires, 2008, p. 10.

[6] Tiré de homelessnation, texte en ligne déjà cité.

[7] Mark Douglas Lowes, Mégalomanie urbaine : la spoliation des espaces publics, Montréal, Écosociété, 2005.

[8] Mark Douglas Lowes, idem, p. 43.

[9] Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Champ libre, 1971, p. 9.

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