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Apocalypse et politique

Vous êtes ici où de l’humanité est anéantie

Denise Brassard

Depuis ses premiers livres, Paul Chamberland module le thème de l’apocalypse ; elle apparaît chez lui comme un processus, un creuset par lequel doit passer l’écriture. Or, avec Une politique de la douleur, dont le titre de cet article est tiré, il semble que ce processus soit entré dans sa phase ultime.

Si l’essai de Chamberland évoque à plus d’un titre le récit de Jean, il ne vise pas à annoncer ou à dénoncer, mais à prendre la mesure de ce qu’éprouve l’humain vivant dans un monde marqué par la tyrannie et les catastrophes écologiques, un monde dont la destruction a bel et bien commencé et qui inspire « le sentiment de la fin ». Contre le culte de l’objectivité, un seul argument peut et doit prévaloir : la subjectivité et la vérité à laquelle elle donne prise. Avec la subjectivité, désavouée car perçue comme cause d’errements, le réel lui-même est mis en péril. Il est atteint, troué, défait en tant qu’expérience légitime et fondatrice. Du coup, la pensée se trouve en crise, devient « affolement organique ». Cette fin n’est pas celle que prédit le Nouveau Testament, mais celle du monde que nous connaissons, celui de l’humanité, désormais altérée dans son essence.

Ce qui menace est à l’intérieur de nous : un désespoir abyssal, qui mène à « l’autisme social » et au cynisme. Il incite à se soumettre à cet « Appareil [issu du croisement de la technoscience et de l’hypercapital] qui échappe désormais au contrôle humain [et qui] étend son emprise sur la planète », en s’arrogeant le nom de « Démocratie ». C’est pourquoi une politique de la douleur ne peut se concevoir qu’à partir de celle à quoi elle s’oppose : la politique de la haine et de la colère.

L’impossible comme voie de détournement

La politique de la douleur, dont la nécessité est mise en lumière par le récit apocalyptique, ne s’applique que sur un mode individuel, dans la mesure où l’on s’expose à sa propre faiblesse. Ainsi seulement libère-t-on la ressource d’humanité, dont la figure privilégiée est l’humilité. La politique de la douleur n’est pas une solution, non plus qu’une utopie – il est toujours possible d’accueillir sa faiblesse et d’accéder ainsi à la ressource. Cependant, la figure de l’utopie permet d’aiguiller la conscience. C’est ce que propose l’essayiste, en imaginant une société qui serait enfin déprise de la haine et de la colère et vouée à un véritable projet unitaire.

Chamberland rapproche sa démarche « des éthiques ou des doctrines de l’éveil ». La politique de la douleur exige une conversion. Il ne s’agit pas d’opposer le spirituel au politique, mais de se retirer du politique pour le penser autrement. La référence au texte biblique, dont la teneur politique est attestée, aurait donc pour fonction de réintroduire de l’éthique dans le politique en reliant l’action à la spiritualité. Il s’agit en somme d’user de l’impossible (le mythe, l’utopie) contre le possible (l’anéantissement). Pour être essentielle, la politique de la douleur est insuffisante à détourner le cours du monde et ne dispense pas de trouver des solutions aux problèmes concrets ; elle délivre cependant «  un principe sans l’observance duquel tout ce qu’on pourrait entreprendre aurait d’avance failli ».

Chamberland se livre à une pensée en mouvement, à l’affût de ce qui l’entrave, l’infléchit. Rien de péremptoire ni même d’assuré dans cette parole qui intègre et assume doutes, silences, lacunes, apories, entièrement vouée à l’écoute. Le dévoilement, ici, tient moins dans la vision ou la révélation que dans l’énonciation, la parole vive, l’adresse ; moins dans la connaissance que dans l’expérience, le « dire vrai de l’épreuve ». Celui qui parle n’est pas prophète, mais témoin. Il n’assène pas des vérités ni ne cherche à convaincre, sans toutefois manquer à la rigueur et à la cohérence. Ce dégrisement à quoi nous convie l’essayiste, cette convocation au désarmement commence par une plongée en soi, sans complaisance, un acquiescement au dialogue, à cette mise en question du réel. Une telle démarche nous amène à traquer jusque dans nos meilleures intentions les relents de haine et de colère, non en vue d’exercer quelque morale vengeresse, mais de (re)donner à l’être son acuité.

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