Dossier : Apocalypse et politique

Dimension éthique de l’existence collective

La tempête

Les temps présents sont parmi les plus délicieux que le monde ait vécus. C’est du moins ce dont on nous assure. Loin de nous promettre simplement monts et merveilles, ils actualisent enfin le plein potentiel de l’humanité, voire même de la posthumanité. Les sceptiques sont à chaque jour davantage confondus devant les avancées de la science, de la finance et de la démocratie. S’en trouvent-ils pour formuler quelques doutes sur ce diagnostic aussi ultrapositif que l’ultra-libéralisme ? Les voilà aussitôt renvoyés aux limbes de l’ignorance et du passéisme. Non ! Nous ne coulerons pas ! Jamais plus ! Le naufrage du Titanic ne fut qu’un mauvais rêve.

Le meilleur des mondes

Selon nos hauts dirigeants, toujours très soucieux de notre bonheur, le réchauffement de la planète et les fluctuations de la Bourse ne devraient pas être évalués en fonction du court terme. C’est ici la longue durée qui importe, une échelle temporelle dépassant de loin toutes les visions que pourrait avoir le travailleur inculte. Par exemple, les 40 milliards $ de perte de la Caisse de dépôt et de placement ne sont qu’un grain de sable dans le vaste et ingénieux mécanisme de la roue de fortune des Québécoises. De même, le harnachement de la rivière Romaine est absolument nécessaire au maintien de notre compétitivité et à la création de notre richesse collective. Par ailleurs, si certains militants et activistes (et j’en suis, à ma grande honte) font tant de bruit autour des problèmes comme les génocides et la torture, c’est qu’ils ne comprennent pas la nécessité de ces actes courageux dans le grand chantier infrastructurel de la liberté consommatoire à l’occidentale. Au lieu de juger la détention d’Omar Khadr en regard du principe de citoyenneté, il faut prendre en considération, selon la logique utilitariste du bien-être collectif, le danger redoutable que représente pour le monde éclairé ce jeune homme.

Il faudrait ainsi, nous assure-t-on en coulisses, être vraiment abruti pour ne pas apprécier la constante majoration de notre indice relatif de bonheur (IRB). Non seulement, grâce aux nanotechnologies, pouvons-nous aujourd’hui transporter une discothèque virtuellement infinie, non seulement avons-nous accès, à la maison, à la plus haute qualité d’image télévisuelle qui soit, mais nous abordons enfin aux rivages de l’éternité : régénération de la moelle épinière, bientôt implantation de rétine artificielle sans compter le nec plus ultra, à savoir la plastination, l’ingénieux procédé de conservation du corps créé par l’anatomiste Gunther von Hagens. Que les contestataires de tous poils se le disent ! La fin de la souffrance humaine approche à grands pas !

Mais j’y pense… Si la jouissance perpétuelle et sans limite se révélait impossible, si tous les manques n’étaient pas comblés, si des trous s’ouvraient dans notre Réel, que nous arriverait-il ? N’attendrions-nous pas, si nous n’arrivions pas à nous défaire définitivement de ce Moi tyrannique qui oriente notre vie sous l’empire du Capital messianique, à ce point d’apocalypse dont parlait le psychanalyste Jacques Lacan dans son séminaire sur l’éthique ?

Avons-nous passé la ligne ?

De fait, ce qui est mis en jeu, c’est bel et bien la dimension éthique de notre existence individuelle et collective dans son rapport aux paradoxes du désir. Kant et Sade servent ici d’ancrage à la pensée de Lacan. Qu’en est-il lorsque l’homme, voulu intégral, a assouvi tous ses besoins, qu’il dispose de tous les biens qui lui sont « nécessaires », que la privation n’est plus qu’un lointain souvenir, mais qu’il se trouve malgré tout aux prises avec la frustration et la castration ? Entend-il soudain la galopade des quatre cavaliers de Jean, révélant avec ardeur le rôle de la transgression dans le malaise de nos cultures.

En vérité, en vérité, c’est du nouage tranchant de la Raison et de la Pulsion qu’il est question. En d’autres termes, de l’inconscient, comme on le voit jusque dans le fonctionnement de la Bourse où, au-delà du principe de pouvoir et de puissance, c’est la subversion même du principe de transmission et de génération qui paraît agir sans retenue aucune. Ceux qui viennent après nous tombent dans l’oubli, disparaissent derrière le fantasme de l’éternité. Posséder TOUT TOUT de suite. On a beau avoir ratifié des traités et des conventions (la Charte des Nations unies, la Déclaration universelle des droits de l’Homme, les Conventions concernant le statut des réfugiés, les droits politiques de la femme, l’exploitation des enfants, la prévention du génocide, la répression de la traite des êtres humains, de l’exploitation de la prostitution, de l’esclavage, etc.), l’animal politique n’est règle générale occupé qu’à annihiler (ce) qui le prive de ce qu’il désire, quitte à ce que cela soit un semblable. Heureusement, Éros veille et la pulsion de vie incite à maintenir des lois et l’ordre symbolique. Reste qu’on aura beau refouler, voire même forclore cette pensée : au fond de nous, là où nous touchons à notre sans-fond, c’est la cruauté primitive de l’espèce qui nous guide. Mieux vaut le savoir et le pré-voir : l’apocalypse sommeille en chacun de nous, prête à surgir au moindre signe de menace, rompant tous les idéaux du moi. Peut-être souhaitons-nous notre perte, en autant qu’elle soit douce au cœur du monstrueux.

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