Cinéma et « grandes peurs »

Apocalypse now

Christian Brouillard

C’est avec le cinéma, comme dispositif de mise en forme de l’imaginaire social, que les discours apocalyptiques ont trouvé un nouveau médium à leur mesure : le spectacle à grand déploiement ! De fait, si on se penche sur l’histoire cinématographique, la mise en scène de la fin du Monde constitue un thème récurrent.

Dans cette production diversifiée, nous nous arrêterons, en premier lieu, sur une scène tirée du film d’Ingmar Bergman, Le septième sceau (1957), scène qui nous apparaît emblématique : un chevalier suédois du XIVe siècle tente, par une partie d’échecs avec la Mort, d’empêcher que les sept fléaux prédits par le Livre des révélations ne s’abattent sur le Monde. Combat qui, au cours du film, se révèle vain, la rationalité humaine (incarnée par le jeu d’échecs) ne pouvant vaincre ce qui l’excède. Par-delà la vision propre à Bergman, on retrouve ici un trait dominant du cinéma d’apocalypse : la tentative par l’humanité de maîtriser des forces destructrices, que celles-ci soient d’origine « naturelle » ou issues de l’activité humaine.

Les destructions naturelles

Sur un premier registre, on peut donc recenser ces films donnant à voir la destruction naturelle des êtres humains, que ce soit par des épidémies, désastres, collisions avec des objets célestes ou invasions extraterrestres. Une des premières œuvres à traiter ce thème est le film d’Abel Gance, La fin du monde (1930). D’une manière qui deviendra classique, un astronome découvre qu’une comète viendra percuter la Terre. Dans la panique, le savant parvient à convaincre les politiciens du Monde entier à former une république universelle. Or, la planète sera finalement épargnée et, réunifiée, elle vivra désormais en paix. Cette fin atypique est à mettre en lien avec les convictions pacifistes de Gance, tandis que la thématique du film est imprégnée de l’inquiétude qui touchait l’Europe face à l’imminence d’un nouveau conflit mondial. À ce niveau, les films d’apocalypse naturelle ne peuvent être abstraits de leur contexte sociopolitique. C’est très clair dans les productions états-uniennes des années de la Guerre froide. L’exemple parfait est le film L’invasion des profanateurs (1956) où un médecin d’une petite ville de Californie découvre que des extraterrestres s’emparent pendant la nuit du corps des humains. Métaphore à peine voilée de la peur des « Rouges », en pleine hystérie anticommuniste, ce film connaîtra plusieurs versions, chacune modulée par ces « grandes peurs » qui ont agité la société états-unienne : prise de conscience des problèmes environnementaux (version de 1978), retour de la guerre froide durant les années 80 et, avec la dernière mouture (2007), l’angoisse face aux pandémies. Terminant ce registre dont la liste est interminable (du film Le choc des mondes de 1951 à Sunshine en passant par Independance Day), relevons une œuvre qui a détonné par son message, au début des années 50, Le jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise. Un extraterrestre arrive sur notre planète, porteur d’un terrible avertissement : si nous n’arrêtons pas de jouer avec le feu nucléaire, nos voisins « interstellaires » y mettront bon ordre en détruisant notre planète.

L’autodestruction de l’humanité

Ce dernier film comporte, outre une critique de la société états-unienne de l’époque, une mise en garde face à une utilisation irresponsable de la science et des technologies. Cette critique nous amène à un deuxième registre des films apocalyptiques, celui où l’humanité procède elle-même à son extermination, une extermination essentiellement technologique : guerres classiques, nucléaires ou bactériologiques, retombées de la pollution et des différentes dégradations de l’environnement faites par les sociétés humaines.

Là encore, la liste est inépuisable. Pour ce qui est des conflits « classiques » et de leur caractère infiniment destructeur, Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola reste l’illustration la plus frappante du fait que la guerre constitue un parfait incubateur de forces littéralement démoniaques chez les humains. En ce qui a trait à la guerre nucléaire, outre la version de 1964 de Je suis une légende ou Mad Max III (1985), il faut relever le très sobre film de Chris Marker, La jetée (1962) où la tentative du héros d’inverser le cours des choses s’avère un échec. Ce film connaîtra une reprise sous le titre de L’armée des douze singes (1995) mais, signe de l’époque, il ne s’agit plus de la destruction nucléaire, mais de l’accident ou de la guerre bactériologique. Sur ce sujet, nous pouvons citer 28 jours après (2002) de Danny Boyle ou Resident Evil. De la guerre biologique à la catastrophe écologique, il n’y a qu’un pas que les échéances environnementales actuelles ne peuvent qu’accentuer. Précurseur, le film de Richard Fleischer Soleil vert (1973) nous mettait déjà en garde face aux dangers posés par la destruction des éco-systèmes, message qui est repris, dans une perspective quasiment messianique, avec Les fils de l’homme (2005) d’Alfonso Cuaron.

De ce bref panorama du cinéma apocalyptique se dégage un constat des plus pessimistes : l’humanité ne peut rien, ou si peu, face à sa destruction naturelle ou technologique. Démobilisant, ce message n’est pas totalement unanime. À la fin du film de Wise, Le jour où la Terre s’arrêta, rien n’est décidé, l’humanité peut encore changer de course. La question est : le voulons-nous ?

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