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Féminisme

« Celles qui aiment aussi la culture pop »

Martine Delvaux

Voici la chronique féministe de Martine Delvaux, issue de notre numéro actuellement en kiosque.

J’avais 8 ans, 10 ans, 12 ans, je passais des heures devant la télé et celles que j’aimais plus que tout, c’était les Charlie’s Angels, Wonder Woman, la femme bionique. Je collais des photos des acteurs Scott Baio et Shaun Cassidy sur mon mur recouvert de faux bois par mes parents pour que je n’abîme pas la peinture avec les bouts de scotch tape.

Mais celles que je préférais, c’était elles. Mes « drôles de dames ». Elles m’ont appris beaucoup de choses. Quand on me deman­de ce qui a fait de moi une féministe, je réponds toujours que c’est ma mère, et aussi ma grand-mère, cette lignée de femmes de tête, comme on dit, exigeantes, déterminées, souvent dures, parfois impitoyables. Mais à côté d’elles, il y a les femmes de la télé de mon enfance.

Le pop féminisme

Après les super-héroïnes, il y a eu Ashley de Young and the Restless, Coco de Fame, Claire Huxtable, les avocates de L.A. Law, les femmes médecins de E.R., Ally McBeal et ses copines, Roseanne et sa fille Darlene, Elaine la meilleure amie de Seinfeld, Dana Scully, Oprah Winfrey, les filles de Grey’s Anatomy, Alicia Florrick de The Good Wife, Olivia Pope de Scandal, Stella Gibson de The Fall, Ellie Miller de Broadchurch… jusqu’à Jessica Jones. Télé, mon amour. J’ai été faite par la télé, sans doute plus que par la littérature ou la philosophie. Je suis une enfant de la télé. Elle a été mon école, pour le meilleur et pour le pire. C’est pour cette raison, sans doute, que je ne me méfie pas du pop ou, en tout cas, pas d’emblée et pas abso­lument. Parce que le plus souvent, mon élan premier, c’est de l’aimer. De l’aimer pour ensuite le décortiquer, l’analyser.

Je me dis parfois que les débats actuels autour du féminisme pop demandent si le pop constitue une bonne origine : si on peut vraiment devenir fémi­niste par l’entremise du pop ? Et quel genre de féministe ? Temporaire, circonstancielle, utilitaire, spectaculaire ? Ou bien une vraie féministe – éduquée, théorique, activiste, militante, politique, réellement critique ? Est-ce que le pop fait de nous de bonnes ou de mauvaises féministes ? Les blogueuses, les instagrammeuses, les youtubeuses, les facebookeuses, et même les journalistes, sont-elles aussi de vraies ou de fausses féministes ? Constituent-elles une sous-classe de féministes ? Des fémi­nistes de deuxième ordre ? Est-ce que le féminisme est un investissement qui, à court ou moyen terme, leur rapporte quelque chose ? Au fait, que rapporte le féminisme, et à qui ? Et est-ce que le féminisme pop, ce féminisme considéré léger et tout sauf gratuit, parce qu’il veut plaire au plus grand nombre, reconduit la sempiternelle place accor­dée aux femmes – dénudées, jolies, souriantes, glamour, et surtout pas perturbantes ? Ou est-ce que le contenant pop sert un autre contenu que celui auquel on s’attend ?

Photo : Getty Images

« Pop culture may be dismissed as lowbrow, écrit Janet Mock, but to me it is the culture that matters most. Popular culture raised me […] I will wear my feminism proudly as a crop top-wearing, curly hair-teasing, pop culture-obsessed, sex worker-embracing, LGBTQ-championing black feminist woman writer. » Mock raconte comment elle a d’abord refu­sé de s’identifier comme féministe, et comment l’auteure féministe bell hooks l’a encouragée à s’approprier cette identité, et que cette appropriation s’est cristallisée avec la vision de Beyoncé chantant dans l’obscurité devant un feminist lumi­neux en immenses lettres majuscules sur la scène des Video Music Award (VMA). L’expérience de Mock s’oppose par ailleurs à un autre commentaire de bell hooks décrivant Beyoncé comme une terroriste et l’accusant d’être dangereuse pour les jeunes filles qui l’admirent. Mais qui sait exactement ce que Beyoncé fait aux filles ? Et surtout, qui sait ce qu’elles font avec Beyoncé ? Comment sortir d’un pour ou contre Beyoncé ? D’un pour ou contre le féminisme pop ? Si le fémi­nisme de la 4e vague doit être intersectionnel, alors il me semble qu’il ne faut pas faire l’impasse sur le féminisme pop. Ce que la culture pop m’a appris, m’apprend tous les jours, c’est la diversité des fémi­nismes, et celle des femmes, et comment à travers cette diversité elles peuvent peut-être réussir à se lier entre elles.

De la nécessité de ne pas être aimable

J’en ai marre de cette féministe qui serait une vraie féministe avec ses lettres de noblesse, qu’on oppose à la fausse féministe, la bad feminist, comme l’écrit Roxane Gay, que je suis moi aussi parce que, souvent, je ne fais pas les choses comme il faut. Si la « féministe de paille », cet épouvantail brandi par les antiféministes, est une femme qui hait les hommes, une castratrice hirsute et bien laide qui cherche à renverser le pouvoir de façon à les dominer, cette féministe de paille se double d’une autre femme qui est une femme qui hait les femmes, et en particulier les femmes qui ne pensent pas comme elle. La féministe de paille des fémi­nistes, c’est la « bonne » féministe, une figure qui elle aussi est tributaire de la domination masculine et qui s’oppose à la mauvaise féministe pop, accusée de nourrir la bête sexiste et misogyne, de ne travailler que pour son propre bénéfice, de tout prendre sans rien payer. Cette mauvaise féministe-là, c’est la féministe dont les féministes doivent avoir peur comme de la peste. C’est un des visages de l’antiféminisme féministe.

Les féministes ne sont pas forcées d’aimer tout ce qui est ou se dit féministe, et elles n’ont surtout pas besoin d’être aimables. Elles devraient, d’ailleurs, œuvrer à ne pas l’être. Janet Mock : « Claim it even though the people who should congratulate you don’t, whether people are paying attention or not.  » On n’est pas là pour se faire des amies, écrit Roxane Gay, et en même temps, c’est par le geste même du « ne pas se faire d’amies » que peut apparaître la solidarité entre femmes. J’ai envie de voir le féminisme pop comme une deman­de d’amitié, une demande faite au féminisme qui se dit non-pop d’être plus grand que ce qu’il croit être. Le féminisme pop demande de poser un autre regard sur les objets, un regard qui, peut-être, au lieu de chercher ce qui manque, cherche à trouver ce qu’il y a. Car un objet doit-il tout nous donner ? Doit-il nous satisfaire sur tous les plans, répondre à toutes nos attentes ou à toutes nos questions ? Comme le dit Janet Mock au sujet de certaines chansons de Beyoncé : « I wish that was not in there. » Ou Roxane Gay, au sujet des romans sur lesquels elle se penche, dans Bad Feminist : « This novel is not perfect. » Ce qui ne l’empêche pas de les étudier, de les citer, et sans doute de les aimer.

Les mille chemins du féminisme

On ne peut pas avoir compris les leçons de Michel Foucault sur le pouvoir et regarder de haut le féminisme pop. On ne peut pas avoir compris que là où il y a pouvoir, il y a résistance, et réduire la relation du féminisme au pop à celui d’accessoire. Personne n’a jamais rien gagné à être féministe, ni les cito­yennes ordinaires, ni les stars, et on y arrive par toutes sortes de chemins. L’arrivée au féminisme de Beyoncé, depuis l’article dans Vogue où elle hésite à se dire féministe jusqu’aux filiations de femmes africaines et africaines-américaines louangées dans Lemonade, en passant par ce feminist du VMA et le sampling de Chimamanda Ngozi Adichie dans la chanson « Flawless »… cette arrivée-là est-elle si différente de la mienne ? La manière dont on devient féministe est une chose mystérieuse. On pourrait croire que ça se fait en passant par des textes, des mots, des envolées théoriques, des discours et des manifestations. Mais on tend à oublier que ça passe aussi par le désir. Par cette forme de désir que des filles peuvent éprouver pour des femmes. Par cette forme de désir que des filles peuvent éprouver pour des filles en série, pour ces images de femmes qui ne sont pas des images qu’on pourrait considérer d’emblée comme féministes parce qu’elles participent de la reproduction mécanique des femmes, mais qui ont le potentiel d’être subverties, et surtout, qui ont le potentiel de nous amener à devenir féministes. Par cette forme de désir, aussi, qu’on peut éprouver pour d’autres femmes qui sont hantées par les mêmes images et avec lesquelles peut naître une solidarité, l’amitié pour l’autre femme qui est à la base de l’engagement féministe.

On tend à oublier qu’un trait peut être tiré entre ce désir-là et la défense des droits des femmes, un féminisme pluriel, complexe, parfois paradoxal, souvent polyphonique, sensible, changeant, mais toujours politique. Ainsi, quand Roxane Gay parle de la mauvaise féministe, j’entends quelque chose qui me concerne. Et aussi quand Virginie Despentes écrit depuis les moches, depuis les prolottes de la féminité. Moi, j’écris depuis celles qui aiment la culture pop.

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