Le cégep à l’heure de l’austérité

Dossier : Gaspésie - Forces (...)

Le cégep à l’heure de l’austérité

L’austérité possède plusieurs visages, tous plus désolants les uns que les autres. L’un de ces visages est celui de la destruction (planifiée ?) de notre système d’éducation, notamment du réseau collégial. Bien que l’austérité frappe durement l’ensemble des cégeps québécois, la portée de la dérive austéritaire du gouvernement est particulièrement dommageable en région. Le cégep de la Gaspésie et des Îles (CGI) subit de plein fouet les conséquences des coupes budgétaires.

Nommons celles-ci : diminution de la qualité de l’expérience collégiale dans sa globalité ; entrave à notre capacité de bien jouer notre rôle d’institution d’enseignement supérieur ; méconnaissance et mépris de ce rôle, central dans la vie de notre région ; absence d’un véritable soutien gouvernemental pour notre institution.

Un long combat pour l’enseignement supérieur en région

Cela fait plus de 40 ans que nous nous battons, en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine, pour l’enseignement supérieur. En effet, lors de la mise sur pied du réseau collégial en 1967, aucun cégep n’est prévu dans la péninsule gaspésienne. Les personnes désirant poursuivre leurs études n’avaient d’autre choix que de se déplacer vers Rimouski, à cinq heures de route ! Cette décision du ministère de l’Éducation avait soulevé un véritable tollé. Les Gaspésien·ne·s étaient traités encitoyen·ne·s de deuxième classe, ce que la population ne pouvait pas accepter. À la suite de différentes démarches et revendications du milieu, le cégep de la Gaspésie est finalement créé, à Gaspé, en 1968.

Cet épisode illustre malheureusement encore bien le contexte dans lequel évolue notre cégep, contexte dans lequel on doit encore et toujours, même en 2016, justifier sa pertinence, son importance et se battre pour sa survie. Une situation difficile, fragilisée encore plus par le projet austéritaire de l’actuel gouvernement. À tel point qu’on se demande si le véritable objectif des libéraux n’est pas de mettre à mal le réseau collégial et de détruire l’enseignement supérieur en région…

Les conséquences concrètes de l’austérité

Au CGI comme ailleurs au Québec, les coupes budgétaires s’accumulent les unes après les autres. Comme le démontre bien une récente étude de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), l’ampleur des compressions budgétaires dans les cégeps est majeure. En effet, les coupes affectent de manière importante les services aux étudiant·e·s, alors que la cohérence et la pérennité du réseau collégial sont mises à mal  [1]. Cette année, le CGI présente un déficit à son solde de fonds, ce qui oblige l’institution, pour respecter la loi, à présenter un plan de redressement. Nous avons peu d’informations à ce moment sur le contenu de ce plan, mais nous sommes assurément inquiets.

Les répercussions de l’austérité sont réelles et l’ensemble de la communauté collégiale les subit au quotidien : pertes d’emplois, coupes dans les services de la bibliothèque, coupes dans les budgets départementaux, augmentations diverses, etc.

L’austérité a également des conséquences psychologiques, notamment sur les individus qui se retrouvent avec une (sur)charge de travail importante liée aux suppressions de postes et aux départs à la retraite non remplacés. La pression est donc forte sur l’ensemble du personnel du cégep. Et cette pression s’ajoute à celle déjà présente dans le monde du travail en général. Une excellente recette pour la multiplication des épuisements professionnels.

Sommes-nous en train de vivre la destruction planifiée de notre cégep ? Difficile de répondre avec certitude, mais si c’était le cas, ce ne serait pas une première en Gaspésie ! En effet, l’étude de l’historien Jean-Marie Thibeault  [2] sur la fermetureplanifiée de dizaines de villages de l’arrière-pays gaspésien dans les années 1960 et 1970 le démontre bien. Si l’histoire ne se répète pas, nous serions fous de ne pas tenir compte du passé… Il nous semble donc évident que nous devons, comme citoyen·ne·s, être extrêmement vigilants par rapport à cette possibilité et prendre des mesures fortes pour contrer un potentiel projet de destruction d’un cégep comme le nôtre.

D’ailleurs, la question du maintien du cégep en Gaspésie et aux Îles revient constamment dans l’actualité régionale – ce qui nous semble, en soi, un non-sens. En effet, nous sommes environ 93 000 personnes vivant sur le territoire de la Gaspésie et des Îles. Comment peut-on remettre en question l’existence de la seule institution d’enseignement supérieur d’une région comptant un tel nombre de personnes ? Avec cette population, nous pourrions envisager avoir environ 3 000 étudiant·e·s. Pourtant, nous en avons environ 1 065.

Cet état de fait s’explique par le taux de décrochage scolaire extrêmement élevé. En 2014, 24,6 % des Gaspésien·ne·s entre 25 et 64 ans ne possédaient pas de diplôme comparativement à 13,4 % pour l’ensemble du Québec  [3]. De plus, la région est confrontée à un exode des jeunes qui quittent le territoire parce qu’ils sont attirés par les grands centres ou pour aller suivre des formations qui ne sont pas offertes ici.

Cela dit, le nombre d’étudiant·e·s au CGI se compare à celui de différents cégeps tels Rivière-du-Loup (1 049), Saint-Félicien (910) ou encore Sorel-Tracy (1 064).

Un financement déficient

Et nous en arrivons à un problème central : le mode de financement des cégeps. Comme la varia­ble principale prise en compte dans leur financement est le nombre d’étudiant·e·s qui les fréquentent, le financement du CGI devrait, théoriquement, être acceptable. Or, là où le bât blesse, c’est que le mode de calcul du financement, issu d’une réalité urbaine, n’est pas du tout adapté à notre réalité territoriale.

Il y a en effet deux grandes distinctions entre notre cégep et ceux mentionnés précédemment. La première est liée à l’aire géographique de la région desservie. Si le cégep était financé sur la base des kilomètres carrés desservis, nous aurions peut-être un financement adéquat ! La plupart des cégeps sont constitués d’un campus où, s’ils en ont plus d’un, la distance entre ceux-ci est somme toute restreinte. Au CGI, il y a quatre campus, dont les deux plus éloignés sont à plus de 700 km de distance… Les dépenses résultant de cet étalement géographique sont énormes.

La seconde distinction est liée à la nécessité d’offrir une multitude de programmes afin d’offrir à nos jeunes la possibilité d’étudier dans le domaine qui les intéresse sans avoir à quitter la région. Offrir une variété de programmes coûte cher. Et le financement ne prend pas en compte cet aspect de la situation. Encore une fois, l’étude de l’IREC démontre bien que les compressions budgétaires sont particulièrement toxiques pour les cégeps qui se trouvent dans des régions dont la croissance démo­graphique est faible et que ces institutions, dont le CGI fait partie, sont doublement désavantagées puisque ce sont aussi ces cégeps qui se retrou­vent avec les budgets les plus érodés par les mesures d’austérité du gouvernement.

Les voies d’avenir

Comment assurer l’épanouissement du CGI dans un tel contexte ? Outre certaines améliorations possibles du mode de financement collégial, la clé de voûte de la solution se trouve dans l’augmentation du nombre d’étudiant·e·s. Puisque la population est vieillissante en Gaspésie, l’augmentation de la population estudiantine au CGI par l’augmentation démographique est pratiquement impossible (voir graphiques).

Il faut donc se tourner vers deux autres avenues. D’une part, nous devons empêcher le décrochage et favoriser le raccrochage scolaire : un combat de longue haleine qui peut rapporter au cégep, mais surtout à la société québécoise. Cette bataille néces­site des investissements gouvernementaux importants et, devons-nous le rappeler, l’austérité frappe durement ce type de programme dont les « bénéfices » ne se calculent pas comme les marges de profits des compagnies privées. D’autre part, afin d’augmenter le nombre d’inscriptions au CGI, nous devons compter sur un apport extérieur. Chaque année, le cégep accueille des étudiant·e·s de l’extérieur de la région. Certain·e·s sont originaires d’autres pays (5 %), alors que d’autres proviennent d’ailleurs au Québec (25 %), notamment de la grande région de Montréal où plusieurs cégeps débordent.

Or, faut-il rappeler que la Gaspésie est une pénin­sule sans pôle urbain important et que l’attraction des étudiant·e·s d’autres régions doit donc être provoquée et soutenue. Rares sont les personnes de la ville qui, en 5e secondaire, comme par enchantement, décident de venir étudier en Gaspésie ! Quand ce phénomène arrive, il est souvent le fruit d’une ou de plusieurs mesures d’attraction. Celles-ci sont cependant coûteuses. Avec les mesu­res d’austérité, dans la seule année 2014-2015, le cégep a coupé 700 000 $ dans les activités de promotion qui visent, entre autres, à encourager la mobilité étudiante…

C’est une question de survie pour notre cégep et, plus largement, pour notre région. Pour le Québec, c’est un choix : veut-on, comme Québécois·es, une Gaspésie et des Îles moribondes ou veut-on une Gaspésie et des Îles éduquées et dynamiques ? En toute conscience, sommes-nous prêts à assumer réellement ce choix ?


[1David Dupont, « Compressions dans les cégeps : vers un réseau à deux vitesses ? », Rapport de recherche, Montréal, Institut de recherche en économie contemporaine, mars 2016, 49 p

[2Jean-Marie Thibeault et Hélène Réhel, Pour ne pas en finir avec l’arrière-pays gaspésien : devoir de mémoire, Gaspé, éditions 3 Sista, 2014, 262 p.

[3Québec, Institut de la statistique du Québec, « Répartition de la population de 25 à 64 ans selon le plus haut niveau de scolarité atteint, Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et ensemble du Québec, 2010-2014 », 2015. Disponible en ligne : <www.stat.gouv.qc.ca> ; .

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