Dossier : Gaspésie - Forces (...)

De la dépendance à l’économie planifiée

Le modèle du Québec

Dossier : Gaspésie - Forces vives

En 1935, Irénée Vautrin, alors ministre responsable de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries, propose et fait adopter un projet de loi sur la colonisation. Le plan Vautrin, comme il sera désigné, représentera la plus importante campagne de redéploiement de la collectivité québécoise dans les régions du Québec, sur les bases d’un développement économique qu’elle tentera tant bien que mal de contrôler. Le plan représente la conclusion d’une intense mobilisation du monde syndical et d’une grande partie de l’élite alors effarée par les dégâts de la crise dans les milieux ruraux.

L’intérêt national que suscite la colonisation n’est pas nouveau. La Société de Colonisation de Québec, fondée à l’École d’agriculture de La Pocatière quelques années auparavant, avait fondé la colonie de Roquemaure en Abitibi. Bien que l’imaginaire collectif rattache la colonisation à un retour à la terre d’urbains victimes du chômage, cette initiative cherchait principalement, comme l’a démontré Robert Laplante, à favoriser le maintien en leur pays des « ruraux déstabilisés par la crise [1] ». Le plan Gordon, une initiative d’Ottawa, avait visé quelques années plus tôt les chômeurs urbains, mais ce fut un échec lamentable. Vautrin vise quant à lui surtout les fils de cultivateurs à qui il offre des lots et des subventions à l’établissement, en plus de subventionner des travaux de voirie pour doter les colonies d’infrastructures de base. Suivant de quelques décennies celle du curé Labelle, l’initiative ciblait principalement les régions du Bas-Saint-Laurent, de l’Abitibi et de la Gaspésie.

Avec des moyens dérisoires, l’ambition de colonisation se veut, pour les plus éclairés de ses promoteurs, un levier de résistance à la domination politique et économique engendrée par un système niant, de manière encore plus violente depuis l’échec des rébellions de 1837, l’existence même de la société canadienne-française dans la construction de l’Amérique. Elle se veut aussi une tentative d’échapper à la prolétarisation qui frappe massivement le peuple cana­dien-français. Pour la Gaspésie, à l’instar des visées du programme « labellien », la démarche consistera à favoriser l’établissement de cultivateurs et forestiers sur des lots leur assurant, par la propriété, une base d’accumulation. Et sur cette base d’accumulation, l’utopie colonisatrice voulait réussir à se défaire du carcan du prolétariat industriel, à émanciper la société canadienne-française en faisant sauter les verrous l’empêchant d’accéder au plein contrôle de son devenir collectif national.

Il s’agissait bien ici d’un programme politique portant les fondements d’un modèle tenant lieu d’alternative, un programme qui portait une vision d’ensemble. Pour la région quinous occupe, la Gaspésie, c’est grâce aux efforts combinés des François-Xavier Ross, Esdras Minville et autres personnalités fortes du renouveau économique qu’un cadre de développement d’une économie endogène structurée, contrôlée et planifiée par ses exploitants prend forme. Sans appui sur un véritable État fort, une telle démarche de défi à l’ordre capitaliste anglo-saxon était condamnée à des résultats mitigés.

Elle a néanmoins permis des réalisations inspirantes avec les chantiers coopératifs institués pour les travaux en forêt, les coopératives de pêcheurs de la péninsule et le déploiement de collectivités rurales dans l’arrière-pays. Cependant, le rêve d’une « recon­quête » viendra rapidement se briser sur les intérêts des forces économiques subordonnant le Québec. Le mouvement des paroisses marginales incarnera dans les années 1970 la résistance et la persistance de l’ambition de maîtriser son développement. Mais il ne mobilisera pas suffisamment.

Aujourd’hui, le long processus de fermeture de l’arrière-pays québécois s’achève sur fond d’austérité, reléguant à nouveau nos collectivités, de moins en moins nombreuses, dans le rôle d’exécutant de notre dépossession territoriale nationale.


[1Robert Laplante, « Du curé Labelle et de feu l’agriculturisme  », Recherches sociographiques, vol. 28, no 1, 1987, p. 71-88.

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