Sauter une page de notre histoire

No 65 - été 2016

Médias et lock-out chez les concessionnaires autos du Saguenay

Sauter une page de notre histoire

Au-delà de notre intérêt touristique pour le bucolisme de l’arrière-pays, que savons-nous réellement des enjeux propres à la Gaspésie, de l’actualité nord-côtière, de l’Abitibi ? Probablement pas grand-chose puisque les régions sont « presque éradiquées de la carte médiatique du Québec », nous révélait Influence communication en décembre dernier [1]

En effet, la couverture des enjeux régionaux est passée sous la barre de – tenez-vous bien – 1 % en 2015 [2].

On peut vite comprendre que si la presse se concentre, visiblement, le champ d’intérêt de la nouvelle aussi, au point d’en faire « disparaître » littéralement nos champêtres régions québécoises.

À cet effet, le Saguenay-Lac-Saint-Jean ne fait pas figure à part. Bien qu’il se classe au palmarès des régions les plus représentées médiatiquement (tout le monde n’a pas son Jean làlà Tremblay pour faire parler de lui), la « montréalisation de l’information » ne s’opère pas sans éclipser des pans importants de notre histoire régionale, et donc, par extension, nationale. Comme l’histoire qui suit.

Un lock-out de trois ans

A pris fin le 23 janvier 2016 un des plus interminables conflits de travail de l’histoire du Québec. Un lock-out, autrement dit « le refus pour un employeur de fournir du travail à ses salarié·e·s dans le but de les contraindre à accepter ses offres au sujet des conditions de travail devant apparaître à la convention collective » (ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale). Tout ce qu’il y a de plus admis au Patronat du royaume.

Ainsi, 450 travailleurs·euses, trois années durant, ont été dépossédés de leur revenu, de leur identité et, comble d’absurdité, de leur lutte. Des femmes et des hommes livrés à la brutalité judiciaire de 26 concessionnaires automobiles qui, de mises en demeu­re en outrages au tribunal, ont tari à la source les moindres signes de mobilisation. Mécanicien·ne·s, débosseleurs·euses, commis aux pièces, les ressources humaines de cette industrie déclinante ont passé trois années à regarder le sablier couler, campés au fond des cabanes de la résistance.

La seule arme des syndiqué·e·s d’ailleurs, ou plutôt leur seule protection. Des cabanes patentées au gré des saisons, imbriquées au paysage des boulevards sales dans lequel elles ont fini par se fondre, à force de flagrance ignorée. Le doute et la colère s’y sublimaient en jouant aux cartes, en fendant du bois pour goaler le poêle ou en calfeutrant encore un peu plus les fissures par lesquelles on pouvait les voir. « On veut un beau conflit, un conflit propre », après tout ! Qui allait y faire un tour quotidiennement pouvait en témoigner : dans leur prison de plywood, on leur avait confisqué la vie dans les yeux.

David contre Goliath

La prévoyance du patronat ? Blindée, et ce, bien en amont. C’est que le lock-out se finançait depuis belle lurette ! Avec la complicité publicitaire des médias locaux (on ne critique pas la main qui nourrit), le mutisme des élu·e·s et les caméras de surveillance, tous les paramètres étaient finement calibrés pour violemment casser le syndicat, mais avec la netteté de la « justice ».

On ne peut pas en dire autant pour la stratégie de ce dernier. Partir à la guerre sans réserves locales ? Voilà un calcul étonnant qui se traduit aujourd’hui par le remboursement d’une dette colossale. Faire reposer l’espoir d’une résolution sur un appel au boycottage trop silencieux, durant 34 mois ? Il appert que les livraisons de « véhicules n’ont pas décli­né pendant cette période. Adopter, enfin, la « stratégie de la bonne humeur » afin d’opposer au patronat une endurance à toute épreuve ? Les fins stratèges derrière cette campagne furent soit naïfs, soit enorgueillis d’une bien-pensante ignorance.

À mettre tous ses œufs dans le même panier, le 23 janvier 2016, c’est une « douche froide » qui attendait les syndiqué·e·s. Des 450 salarié·e·s touchés par le lock-out au départ, il n’en restait plus que 300 pour se prononcer sur l’entente survenue entre les parties en janvier dernier. De ce nombre, seulement 150 allaient rentrer travailler et devraient payer la totalité de la dette encourue ; les 150 autres seraient rappelés « au gré du marché  ». Autant dire qu’on ne sait pas ce qu’il adviendra d’eux et d’elles. Pas étonnant que les employé·e·s cherchent aujourd’hui à fuir leur syndicat « insatisfaits du règlement et surtout de la stratégie des emprunts qui les laisse avec une dette importante [3] « Colossale » serait plus juste : 950 $ par mois, et ce, pendant 6 ans, révélait Radio-Canada. Dette qui s’empile aux autres, celles dont on parle moins (divorces, faillites, dépressions, etc.) quand les travailleurs·euses se résument à une force de travail.

Malgré le drame humain qui s’est joué au Saguenay, à quelques exceptions près, aucun média national ne fera mention de la fin de ce conflit historique. Jean-François Dumas, directeur d’Influence Communication, affirme sans détour que « pour les gens, l’importance d’un sujet dépend de sa médiatisation. Et, médiatiquement parlant, les régions sont en train de disparaître ».

Dans cette perspective, le conflit des employé·e·s de garage est un indicateur, ma foi, probant de cette disparition. Comme le mentionnait Isabel Brochu  [4], si « Dumas croit que des représentants des régions doivent travailler ensemble pour porter les enjeux régionaux à l’extérieur, se battre et revendiquer leur place », nous osons prétendre que cette tragédie humaine n’aurait pas dû nécessiter une bataille pour l’espace médiatique. « plus long conflit de travail de l’histoire récente du Québec aurait dû se retrouver à la une d’un grand quotidien, ou à tout le moins faire l’objet d’une analyse substantielle dans les pages d’un cahier spécial. Les questions qu’il soulève à l’endroit de l’état du syndicalisme québécois et du droit du travail sont résolument d’intérêt public.


[1Les régions disparaissent de la carte médiatique du Québec », ICI Radio-Canada (Abitibi-Témiscamingue), 15/12/2015.

[2« Influence communication, « État de la nouvelle : Bilan 2015 Québec ». Disponible en ligne : http://goo.gl/M77d0N

[3Louis Tremblay, « D’ex-lockoutés quitteraient la CSD pour se joindre à un syndicat de la FTQ », Le Quotidien, 14/04/2016.

[4Isabel Brochu, « Les régions rayées de la carte », Le Quotidien, 25/01/2016.

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