La foulosophie comme militantisme culturel

No 50 - été 2013

La foulosophie comme militantisme culturel

Qu’est-ce que la foulosophie ? C’est la rencontre entre la philosophie et la folie. Non pas selon une logique d’affron­tement entre la raison et la folie, mais plutôt dans leur croisement fertile d’où émerge la folie raisonnée, une folie créatrice et culturelle hors normes mais contrôlée.

Des recherches scientifiques, comme celle de Jill Bolte Taylor (Au-delà du cerveau), l’ont bien démontré. Le côté gauche du cerveau, la raison, a toujours dominé en écrasant le coté droit, l’intuition et la créativité. Il faut rétablir l’équilibre entre ces deux pôles de la pensée si on ne veut pas tomber en bas du fil de nos idées. Il faut donc être dé-raisonnable pour éviter de disjoncter.

La résistance par l’absurde, le terrorisme burlesque, la folie créatrice et la folle sagesse sont les pantalons du clown activiste qui torpille aujourd’hui le vaisseau amiral de la bêtise humaine. Ces actions colorées, bruyantes et provocantes ont pour but d’ajouter de la couleur à la révolte. Constamment dans sa quête de vérité, l’artiste doit bousculer le monde politique. Et c’est ici que la foulosophie dérange, car ses manifestations publiques mettent toujours en exergue la déraison du pouvoir.

L’imaginaire au pouvoir est une revendication qui nous vient des mouvements français de mai 68, des dadaïstes, des surréalistes, du mouvement Panique. Le militantisme créatif a toujours existé car le rôle de l’artiste, engagé dans sa volonté de transformer le monde, passe d’abord par une résistance au rouleau compresseur de la pensée unique. En fait, la foulosophie permet d’observer autrement la société et, en s’ouvrant à la folie créatrice, de vivre comme être de subversion ludique… Le but est de changer, d’éveiller ou... d’endormir !

Histoire foulosophique

La foulosophie est un mouvement très large et diffus qui s’abreuve à plusieurs sources. À travers l’histoire, il y eut de nombreux courants, personnages et écrits qu’on peut associer à l’univers foulosophique. Chez les Grecs anciens, le philosophe Diogène le Cynique qui vivait tout nu dans son tonneau sur la place publique est un de nos ancêtres. Aristophane avec ses comé­dies critiques et décapantes envers le pouvoir en est un autre. En 1511, Érasme de Rotterdam écrit Éloge de la folie. Ce livre, très populaire à l’époque, constitue un manifeste de la foulosophie en soi. Sa critique de la société est si acerbe que la seule issue possible de s’en échapper, est de se déclarer fou. Il y a aussi La fête des fous de Harvey Cox, un essai théologique sur les notions de fête et de fantaisie au Moyen-Âge. On sait qu’à l’époque, partout en Europe, on faisait la fête des fous une semaine durant. On vivait sa folie comme exutoire pendant sept jours, après quoi on continuait d’être opprimé le reste de l’année, pendant que le fou du roi prenait le relais... à ses risques et périls. Les comédies de Molière, misant sur la dérision et la satire de la haute société, s’inspiraient aussi de la pensée foulosophique. En Orient, un des auteurs majeurs de cette mouvance est sans doute Idries Shah qui utilisait dans ses fables le personnage mythique de Mulla Nasrudin (Les exploits de l’incomparable) pour transmettre des messages en passant par l’absurde.

Au XXe siècle, les surréalistes, les dadaïstes, la contre-culture y ajouteront leurs apports créatifs, notamment dans le domaine des arts (pictural, visuel, musical). La pataphysique émerge comme la science des solutions imaginaires.

Au Québec et ailleurs

Le Québec a une histoire foulosophique extraordinaire avec des figures de proue telles : Gaston Miron, Claude Gauvreau, Jacques Ferron, Raoul Duguay ou même Charlebois à ses débuts avec l’Ostie d’show. Pour que le Québec ait été aussi créatif et inventif, il fallait qu’il y ait de la fiente, de la merde, du pourri pour que le lotus sorte et s’épanouisse.

L’essence même de la foulosophie ne réside pas tant dans son désir de provoquer que dans sa volonté politique assumée d’éveiller les consciences à la réalité du monde. D’où l’incursion de la foulosophie sur le terrain politique. Au Québec, le Parti Rhinocéros, fondé par le docteur Ferron et ses amis, existe depuis 50 ans. En France, l’acteur Coluche a lancé le bal en se présentant à l’élection présidentielle de 1980 avec le slogan « Avant moi la France était divisée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre ». En Islande, après avoir formé le Meilleur Parti, l’acteur comique Jon Gnarraux a été élu en 2010 à la mairie de Reykjavik avec plus du tiers des votes. En Italie, le Mouvement 5 étoiles, fondé par le clown Beppe Grillo, a récolté 25 % du vote et fait élire 105 députés au Parlement italien. Au Brésil, le populaire clown Tiririca s’est aussi présenté aux élections.

Les militantes foulosophiques sont des « humoritionnaires ». Bien qu’épris de justice et d’équité, à l’instar des militantes sérieux, ils sont néanmoins toujours traités de fous, d’utopistes, de clowns. Mais c’est ce que nous sommes : loufoques et fouloques. Nous croyons en la ré-évolution poétique et pacifique. Derrière cette volonté de fou rire, il y a une volonté d’atteindre l’extase du changement et de propager l’esprit de la réfolution, comme chez les grands maîtres qui refusent de se prendre au sérieux.

Manifestations foulosophiques dans l’espace public

Lorsqu’on est allergique aux réunions et aux discussions sans fin, lorsqu’on ne peut plus assister aux enculages de mouche, peut-on faire la révolution ? Comment ? En créant des projets entre amis, en les invitant à venir nous montrer ce qu’ils savent faire au lieu de ce qu’il faut faire. Des projets à caractère public qui marquent les esprits par leur originalité et leur audace. Voici quelques exemples de projets de résistance ludique auxquels j’ai participé et qui me donnent encore le fou rire à vous les présenter sur un mode personnel.

• Composée d’une trentaine de musiciens, la fanfare l’Enfant fort a joué dans les manifestations syndicales et citoyennes de 1974 à 1977. Aux policiers et aux membres de l’escouade anti-émeute qui étaient là pour faire dégager le passage, on leur disait : « Quand vous allez foncer, pourriez vous faire attention aux enfants et aux instruments. »

• En 1978, nous avons joint les rangs du Parti Rhinocéros du Canada, parti fondé par le docteur Jacques Ferron en 1963. Afin de démontrer l’absurdité du système fédéral, le rhino se portait à la défense du Québec en promettant de raser les montagnes Rocheu­ses afin d’obtenir un Canada uni et plat.

En 1980 avec 121 candidats, le parti qui promettait de ne pas tenir ses promesses tout en promettant d’abolir la loi de la gravité..., a récolté 121 000 votes, devenant ainsi le quatrième parti au Canada. Le parti existe encore et à la dernière élection, nous avons promis d’éliminer le budget militaire, les paradis fiscaux et le gouvernement canadien.

Nous voulions séparer le Québec et l’unir à Cuba pour former un nouveau pays nommé : CUBEC. Nous avons présenté au Festival du Nouveau Cinéma de Montréal le film Viva el Cubec Libre. Ce film racon­te les aventures des rhinos à Cuba où ils présentent leur projet fou aux Cubains (à voir sur Youtube). En politique, « nous préférons la gueule de bois à la langue de bois... »

• En 1999, les Entartistes du Québec, en hommage à la visite du grand entarteur belge Noël Godin, ont accom­pli leur première mission en entartrant Jacques Duchesneau, alors ex-chef de police et candidat à la mairie de Montréal, devant plus de 2500 invités et médias à la gare Windsor. Le bonhomme a été très bien enrobé. En chantant le bon roi Dagobert a mis ses culottes à l’envers, nous avons été solidement virés des lieux. Avertis du danger de nos actes par la SQ et la GRC, nous avons dû leur démontrer, preuve à l’appui, qu’une tarte à la vraie crème ne pouvait blesser personne, sinon leur amour propre.

Le Clan Destin a réalisé pour les élections de 2003 une affiche où apparaissaient les visages des trois chefs et leur slogan ainsi qu’un médicament suggéré.

• Dans les manifs pour la paix, les Bouffons du Maquis, toujours vêtus de couleurs vives, inventent des chansons et des slogans fous : La Floride aux Québécois  ! So so so sauce à spaghetti  ! Libérez l’Afghanistan, on veut fumer du bon afghan !

• Au cours des manifestations du Printemps érable, où la puissance créatrice du mouvement étudiant fut un merveilleux exemple de la puissance de l’imaginaire et de la créativité, la troupe les Bouffons du Maquis chantait : Sauvons l’éducation, où étaient dénoncés les liens corrompus des libéraux avec Accurso, Tomassi et autres tristes sires (voir sur Youtube).

• Devant les propos amnésiques de Jean Lafleur sur la provenance des fonds lors de la commission Gomery sur le scandale des commandites, nous nous sommes déguisés en clowns pour aller lui porter, en pleine commission, un gilet des HellsZheimers du Québec et une affiche où on pouvait lire  : amnésie du cash !

L’université de foulosophie a reçu à Montréal les piliers de la résistance par l’imaginaire que sont Alexandro Jodorowsky et Fernando Arrabal afin de montrer au Québec leur travail artistique révolutionnaire. Nous en avons fait deux films surréalistes (films disponibles sur Youtube ou en DVD à udfou.com).

• À chaque année, depuis l’an 2000, au solstice d’été du 21 juin, les Lents d’Amérique organisent au parc La Fontaine sous la statue de Félix-Leclerc la Journée de la lenteur qui réunit un millier de gens. C’est l’occasion idéale pour démontrer qu’il faut prendre le temps de vivre et de jouir dans cette société qui court dans tous les sens comme une poule sans tête.

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