Dossier : Mutations de l’univers

GAPPA

Un média citoyen amateur, militant et collaboratif

Actif depuis juillet 2012, GAPPA (Guet des activités paralogiques propagandistes et anti­démocratiques) s’inscrit parmi les nombreuses initiatives médiatiques citoyennes ayant émergé récemment au Québec. À l’instar des autres médias citoyens, GAPPA s’approprie les nouvelles technologies de l’information et de la communication afin de produire et diffuser du contenu médiatique original, une possibilité jusqu’à tout récemment presque exclusivement réservée à des corporations et à l’État.

Amateur contre professionnel

Bien que ce terme ait souvent une connotation négative, GAPPA revendique fièrement le statut d’« amateur ». Compris en son sens premier, l’amateur est celui qui s’adonne à une activité par amour pour celle-ci, contrairement au professionnel qui s’adonne à une activité en échange d’argent. Cette définition n’implique aucun juge­ment de valeur. Néanmoins, le fait qu’on considère souvent ce que fait l’amateur comme étant de qualité moindre par rapport à ce que fait le professionnel repose sur une hiérarchisation qui est loin d’être aussi évidente que plusieurs le supposent.

Bien sûr, plusieurs domaines d’activité exigent des moyens techniques, donc un capital substantiel. Dans ces domaines, le professionnel qui accepte de travailler pour celui qui possède cet argent est avantagé par rapport à l’amateur puisqu’il dispose de moyens auxquels le second n’a pas accès. Or, ce sont ces moyens obtenus dans le cadre d’un certain rapport de dépendance économique qui rendent possible le professionnalisme ; ce n’est pas le contenu effectif de l’activité « professionnelle » elle-même. Ainsi, le jugement de valeur qui postule une supériorité du professionnel par rapport à l’amateur repose sur la négation des rapports économiques sous-jacents à leur position respective.

L’activité journalistique ne fait pas exception à la règle. Si les journalistes professionnelles ont pu croire aussi longtemps que leur travail était en soi supérieur à ce que des journalistes citoyens amateurs pouvaient accomplir, c’est parce que les moyens de produire et diffuser de l’information n’étaient accessibles qu’à eux, et ce, parce que ces derniers acceptaient d’y avoir accès dans le cadre d’un rapport salarial. Toutefois, avec la démocratisation des moyens de production et de diffusion de l’information, cet avantage technique des journalistes professionnelles sur les amateurs et amatrices s’efface graduellement, et avec lui disparaît également la nécessité d’entrer dans une relation de dépendance économique pour l’obtenir. Ainsi, il devient possible d’être un média sans intérêt pécuniaire et de revaloriser, au sens premier du terme, l’amateurisme. Le caractère contingent du jugement de valeur au nom duquel on accordait une supériorité intrinsèque au journalisme professionnel est alors mis en évidence. D’ailleurs, n’oublions pas que les professionnelles ont tout intérêt à entretenir cette idée, ne serait-ce que parce que leurs revenus en dépendent.

Militantisme contre corporatisme

Règle générale, l’engagement dans les médias citoyens est motivé avant tout par un engagement politique. Ce militantisme est souvent au cœur des principales critiques qui leur sont adressées, les commentateurs des médias traditionnels qui formulent ces critiques supposant que l’engagement pour une cause nuirait à l’objectivité des informations et des analyses diffusées par les médias citoyens. Comme plusieurs autres médias citoyens, GAPPA assume totalement son militantisme et reconnaît d’emblée que celui-ci non seulement oriente ce qu’il produit et diffuse, mais qu’il est la motivation première de son travail. Toutefois, la supposition selon laquelle les journalistes professionnelles seraient quant à eux plus objectifs de par leur professionnalisme n’est que fumisterie.

Qu’il s’agisse du respect d’une clause de loyauté imposée par l’employeur ou de l’intériorisation des contraintes marchandes encadrant leur travail (la nécessité de rejoindre une vaste audience pour augmenter les parts de marché de l’entreprise et son attraction auprès des annonceurs, annonceurs dont on doit respecter les intérêts pour s’assurer leur fidélité), qu’il s’agisse des limitations matérielles d’espace et de temps (nombre de caractères, durée d’un reportage, échéanciers serrés, etc.) ou de la dépendance à l’endroit de certaines sources officielles (sur lesquelles on compte pour obtenir des informations et dont on aura tendance à les rapporter sans les remettre en question, même si l’on sait qu’il s’agit la plupart du temps d’opérations de relations publiques – le cas de la police étant le plus évident), les contraintes qui s’imposent aux journalistes professionnelles orientent non seulement la façon dont ils ou elles rapportent les événements, mais aussi tout simplement le choix de rapporter ou non certains événements. Ce faisant, ils et elles deviennent en partie des agentes au service d’intérêts corporatistes, ceux de leur employeur, ceux des annonceurs, ceux de leurs sources officielles. Ainsi, si les médias citoyens comme GAPPA orientent leur travail en fonction d’objectifs militants, ils n’en sont pas moins indépendants par rapport à cet ensemble de contraintes corporatistes qui pèsent sur les journalistes professionnels, ce qui leur permet d’être beaucoup plus critiques envers certaines sources officielles comme la police ou, justement, les médias traditionnels.

Collaboration contre compétition

Finalement, l’une des forces principales des médias citoyens comme GAPPA réside dans leur refus de concevoir la production et la diffusion d’information dans une perspective compétitive. Indifférents à la recherche factice de l’exclusivité qui met les journalistes professionnelles en compétition entre eux, indifférents aussi à cette ridicule lutte pour conquérir des parts de marché au détriment des « compétiteurs » que se font les grands médias, les médias citoyens fonctionnent de façon col­laborative. Cette collaboration est nécessaire d’un point de vue pratique puisqu’en favorisant la mise en commun des ressources et des informations, ceux-ci parviennent à compenser pour les moyens moindres dont ils disposent par rapport aux médias de masse (dans un autre domaine que celui du journalisme, l’expérience de Wikipédia illustre parfaitement l’efficacité de la collaboration amateur). Mais au-delà de ces avantages pratiques, ce parti pris pour la coopération renvoie à une exigence morale, celle de préserver la vérité de la volonté de certains d’en faire leur propriété pour mieux la marchander en l’adaptant malheureusement trop souvent à leurs intérêts. La vérité ne doit pas se vendre, elle doit être partagée.

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