Les mutations de l’univers médiatique

Marc Laurendeau

Étant appelé à agir comme témoin au colloque intitulé « Les mutations de l’univers médiatique » tenu le 12 avril dernier, j’ai signalé d’entrée de jeu que nous traversions une période privilégiée. Il suffit de quelques clics pour avoir accès aux journaux de la planète entière. Internet a fait vivre aux passionnés de l’information un bond prodigieux.

Le journal de qualité Le Monde, doté d’une nouvelle directrice, Nathalie Nougarède, amorce une véritable révolution numérique. Ce n’est pas Le Monde que j’avais connu comme vénérable institution. Jeune visiteur stagiaire au cours des années 1970, j’étais venu assister à une réunion éditoriale du Monde, de ses principaux responsables de section, dans le bureau du rédacteur en chef. Ils étaient une dizaine, tous debout, car la coutume voulait qu’ils ne disposent pas de sièges, afin d’éviter que la réunion ne s’éternise.

Aujourd’hui le quotidien Le Monde affronte des défis plus complexes. Sa salle de rédaction fonctionne en trois temporalités. D’abord le « temps réel » qui mise sur l’instantanéité, le « breaking news » et l’évolutif. Puis le « temps 24 heures », qui s’appuie sur les reportages, infographies et autres possibilités. Enfin le « temps plus long », qui permet l’analyse, l’anticipation et les enquêtes. Chez nous La Presse, dirigée par Guy Crevier, prend un pari audacieux : faire passer tout le journal La Presse du support papier au format de la tablette iPad. Le contenu sera enrichi, dit-on, par des entrevues et des reportages vidéo produits par les journalistes, ainsi astreints au travail multiplateforme.

La mutation générale des médias est déjà fortement amorcée. Plusieurs des grands scandales de notre époque n’ont pas été divulgués en premier lieu par des médias traditionnels. Exemple très récent : le mensonge proféré avec aplomb par le ministre français du Budget, Jérôme Cahuzac, sur son compte bancaire en Suisse, a été mis au jour par le site Mediapart.

Prolifération des écrans

Les habitudes des usagers ont aussi changé. Ils et elles recueillent leur information avec le double écran. En effet, beaucoup de gens visionnent des contenus sur leur tablette ou leur téléphone intelligent pendant qu’ils regardent la télévision. Au cours de l’été 2012 à Londres, on a parlé de « socialympics » : les spectateurs et spectatrices regardaient les épreuves à la télévision et consultaient des statistiques sur leur tablette ou leur téléphone. Plusieurs questions éthiques viennent à l’esprit. Car les médias sociaux diffusent des commentaires anonymes, des photos affectées d’une authenticité douteuse et des propos colo­rés d’insultes. Tout cela est parfois répercuté par les médias traditionnels sans appliquer les standards de responsabilité qu’un journal impose normalement pour la publication d’une lettre à l’éditeur.

Les médias sociaux, du simple fait qu’ils ne bénéficient pas de l’encadrement d’une salle de rédaction, laissent place aux rumeurs infondées, voire même à la fabrication. L’on peut rappeler ici le coup réalisé à la radio en 1938 par Orson Welles. Il avait fait croire à une invasion des Martiens et créé un véritable climat de panique. Depuis, les diffuseurs se sont donné des normes. Rien de tel n’existe dans les médias sociaux, terreau fertile pour la propagation de fausses nouvelles, voire la désignation de faux coupables. Tout comme un spectateur mal intentionné peut crier « au feu ! » dans une salle de cinéma. Bien sûr, les médias sociaux laissent place à une autocorrection. Quelqu’un finira par contester la nouvelle fallacieuse. Mais un dommage aura pu être commis dans l’intervalle.

Il est inimaginable de censurer les médias sociaux. La chose serait matériellement difficile. Et surtout, la liberté d’expression qui les entoure s’avère bien utile pour dénoncer les exactions d’une dictature, pour fournir une tribune aux dissidentes du régime. Mais on sent la nécessité d’une responsabilité sociale, de normes à établir. Et les organes de presse traditionnels, qui puisent dans les médias sociaux, leur servent même de relais, se doivent d’être exemplaires, dans la vérification des faits et la mise à l’écart des attaques personnelles.

Un colloque riche d’analyses

Plusieurs observations intéressantes ont été faites au cours de ce colloque. À ce stade, malgré la grande qualité des idées avancées, je n’en relèverai que quelques-unes, dans un souci d’éviter la répétition de celles déjà mises en valeur.

Chantal Francoeur a souligné, à partir de ses enquêtes, l’impact sur les journalistes du déploiement multiplateforme. Ils sont davantage incités à la vitesse qu’à l’originalité. Ils possèdent moins de temps pour contourner les relationnistes et pour développer leurs propres reportages. Simon Jodoin observe les nouveaux médias avec un enthousiasme teinté de scepticisme. L’idée d’un monde soudainement devenu plus libre lui paraît une utopie. Les médias sociaux n’ébranlent pas le modèle capitaliste. Avec les revenus attachés aux blogues du Voir, ce journal essaie au moins de favoriser les entrepreneurs locaux.

Anne Goldenberg a signalé une fâcheuse tendance à l’égard du Web, consistant, chez les autorités publiques, à rechercher un prétendu coupable plutôt que de prendre acte des importantes révélations, comme dans l’affaire WikiLeaks. Souvent les révélations viennent d’un collectif, mais l’on s’entête à mobi­liser l’appareil judiciaire contre un individu. Les grands médias traditionnels sont porteurs de leurs idéologies, fait valoir Isabelle Gusse, s’appuyant sur une grille d’analyse. Les médias sociaux peuvent au moins en partie faire contrepoids. Face aux accusations de manque d’objectivité, souvent brandies envers les médias, Bryan Miles précise que l’équité, la rigueur et la véracité sont des principes plus réels en journalisme que l’objectivité. Florent Daudens, pourtant expert dans l’utilisation des médias sociaux, exprime une sage réserve  : ils sont dans une logique de rapidité. Or la décision politique et démo­cratique suppose, rappelle-t-il, une réflexion.

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