Rien de moins qu’une expropriation populaire

No 50 - été 2013

L’acquisition du bâtiment 7 à Pointe-St-Charles

Rien de moins qu’une expropriation populaire

Un courant porteur d’alternatives autonomes s’élargit à travers le monde. Peu visible dans les médias de masse, rejetant la politique traditionnelle, il lutte contre la mainmise du capitalisme mondialisé qui souhaite faire des rapports sociaux et de la vie humaine une simple marchandise. L’action du centre social autogéré de Pointe-Saint-Charles s’inscrit dans cette perspective : résister et construire une autre vie.

Au printemps 2004, la Table de concertation communautaire Action-Gardien de Pointe-Saint-Charles demande que la Ville de Montréal acquière les terrains du CN, un immense complexe ferroviaire de 32 hectares laissés en friche, comptant une vingtaine de bâtiments. Pressé de questions au conseil municipal et visiblement irrité, le maire Tremblay refuse de s’en mêler, respectant ses positions politiques : c’est l’entreprise privée qui doit développer Montréal. Quelques mois plus tard, ces terrains deviendront le fer de lance de la « rénovation urbaine » du « secteur du Havre de Montréal » et la cible d’une résistance populaire qui, neuf ans plus tard, vient de franchir une étape cruciale [1].

Résistance populaire

Au printemps 2005, la lutte contre le démé­nagement du casino dans le quartier retient l’attention, jusqu’à la victoire en mars 2006 [2] . Loto-Québec avait prévu la construction d’un Centre de foires internationales sur les anciens terrains du CN, nouvellement acquis au coût astronomique de 1 $ par Vincent Chiara (un gros développeur, important contributeur à la caisse électorale du maire Tremblay). Loto-Québec offrait 25 millions de dollars de fonds publics pour l’achat d’une partie des terrains décontaminés. Un front assez large d’opposition avait réussi à bloquer ces plans.

Action-Gardien engage tout de suite une Opération populaire d’aménagement (OPA) qui garde la population mobilisée et qui accouche d’une proposition globale pour l’aménagement des lieux. De là sortent cinq revendications précises [3] qui posent les bases d’un rapport de force face aux élues de l’arrondissement du Sud-Ouest et au propriétaire des lieux.

Les deux années suivantes voient les rangs se resserrer de part et d’autre.

D’un côté, la connivence entre les élues et les promoteurs immobiliers est manifeste. Vincent Chiara multiplie les infractions sur ses terrains, à tel point qu’un violent incendie détruit l’un des plus importants bâtiments. Lorsque des journalistes et des militantes et militants locaux s’intéressent de trop près à ses activités, il les menace de poursuite en diffamation. La mairesse Jacqueline Montpetit, du parti de Gérald Tremblay, réagit mollement, tergi­verse, temporise.

De l’autre côté, la grogne populaire monte et, mois après mois, les séances du conseil d’arron­dissement sont turbulentes en réaction au flux de camions dans les rues résidentielles, à l’incendie, à l’opacité des négociations. Finalement la Ville donne mandat à l’Office de consultation publique de Montréal de mener des « préconsultations » pour établir un plan d’ensemble, et ensuite de tenir les consultations habituelles sur le plan retenu.

Cristallisation de la lutte autour du bâtiment 7

Après quatre ans de pressions continues, l’esprit de méfiance domine la période des consultations qui s’échelonne sur un an, de l’automne 2008 à septembre 2009. Les audiences se déroulent dans des salles bondées. Les plans soumis prévoient la démo­lition des anciens magasins du CN (le bâtiment 7) pour faire place à plus de condos. Des citoyennes demandent formellement au conseil d’arrondissement de février 2009 l’expropriation du bâtiment 7 en faveur de la communauté. La mairesse rejette la demande sur le champ.

Lors de la préconsultation, le Centre social auto­géré (CSA) a réclamé un bâtiment pour s’installer sur les terrains du CN. Il ne l’annonce pas, mais il souhaite faire une action directe d’occupation du bâtiment. Cependant, à la suite des négociations tactiques au sein du mouvement local, il redirige son action ailleurs. Le 29 mai 2009, une manifestation de 500 personnes s’empare d’une usine qui doit être démolie pour faire des condos, sur le bord du canal de Lachine. Expulsées manu militari le lendemain, l’action du CSA se poursuit trois jours plus tard alors que plus de 150 personnes font le siège de la mairie tandis qu’une cinquantaine d’autres emplissent la salle du conseil d’arrondissement, sous le regard bovin de l’escouade anti-émeute.

Mais l’événement qui va cristalliser ce qui deviendra la bataille pour l’obtention du bâtiment 7 se produit le 22 février 2009. Une partie du toit du bâtiment (15 % de sa superficie) plie sous le poids de la neige. Plutôt que de déblayer le toit et de consolider la structure, Vincent Chiara fait intervenir les bulldozers qui rasent cette partie du bâtiment, sans permis encore une fois.

Des résidantes des alentours montent aux barricades. Dans les jours qui suivent, le Collectif 7 à nous est formé, le CSA y est membre fondateur. L’objectif est clair : le bâtiment doit revenir gratuitement à la communauté.

Revendication radicale, hors con­texte dans le cadre du plan d’aménagement alors en discussion. Mais la revendication s’incruste dans les esprits, la population y croit et elle finira par faire partie des demandes incontournables du mouvement local.

Le basculement

Arrivent les élections municipales de novembre 2009. Complètement désavouée, la vieille gang de la mairesse Montpetit est balayée et Vision Montréal gagne sa mairie la plus à l’ouest sur l’île. Les nouveaux élues, le maire Dorais en tête, ont fait campagne sur les promesses d’appuyer les revendications populaires. Ils tentent dans un premier temps de se réfugier derrière le rapport de consultation de l’OCPM, qui est plutôt timide face aux demandes locales.

Mais les militantes sont aux aguets et ne tolèrent aucun recul. Le mouvement est alors à l’offensive. Le Collectif 7 à nous multiplie les pressions et le CSA organise de nombreuses manifestations et activités culturelles, ciblant autant la mairie d’arrondissement que les terrains du proprio. L’enjeu : en échange du changement de zonage demandé par Vincent Chiara, l’arrondissement doit se ranger aux revendications populaires, y compris celle de céder le bâtiment 7 à la communauté. Finalement, en mai 2010, le rapport de force bascule en faveur du mouvement social : la mairie prend posi­tion en faveur des demandes locales. Mais deux ans et demi de négociations ardues, de processus bureaucratiques, d’allers et retours, tralala, retardent la finalisation du dossier.

22 octobre 2012, vers 22 h 45. Moment de réjouis­sance, une dizaine de membres du CSA vision­nent en direct la séance du conseil municipal lorsque l’adoption de l’Accord de développement des terrains du CN passe à l’unanimité des membres du conseil... À l’intérieur de cet accord, un morceau de choix : l’expropriation du bâtiment 7.

La gauche sociale et politique du quartier Pointe-Saint-Charles venait de réussir le coup suivant : l’obtention gratuite d’un bâtiment décontaminé de 92 000 pieds carrés et un million de dollars de compensation pour sa remise aux normes.

Adapter nos stratégies à la conjoncture

Depuis plusieurs années, les acquis­ sociaux sont attaqués de toutes parts par la logique néolibérale. Dans ce contexte, plusieurs des stratégies traditionnelles de lutte des mouvements sociaux se montrent inefficaces. Dans une telle conjoncture, certaines s’étonneront qu’un mouvement de quartier ait pu réussir une expropriation de bâtiment au détriment d’un capitaliste notoire. Voici quelques éléments d’analyse réfléchis par le réseau militant :

• les militantes ont utilisé le conseil d’arrondissement comme lieu de confrontation politique et non pour jouer à la démocratie représentative. Dans le même sens, ils ont évité d’être bernés par le changement de garde politique à l’arrondissement ;

• le CSA a toujours maintenu la nécessité de l’action directe (occupation ou autre) comme moyen de faire avancer les revendications et les négociations ;

• les anarchistes ont su cohabiter dans la lutte avec leurs alliées plutôt sociaux-démocrates. Une stratégie de diversité des tactiques a été mise en place et respectée par tous ;

• les militantes se sont appuyés sur des revendications voulues et soutenues par les résidantes du quartier.

De plus, pour le CSA, cette lutte a permis de faire avancer les objectifs de construction d’alternatives socioéconomiques autogérées et d’appropriation collective du territoire. Les militantes libertaires du CSA ne prétendent toutefois pas avoir modifié significativement les enjeux politiques et économiques soulevés actuellement dans le quartier. Cependant, en arrachant un espace auto­nome, le CSA a :

• ébréché le sacro-saint droit de propriété privée de la société capitaliste ;

• confronté la pensée politique institutionnelle axée sur la concertation molle et la gouvernance néo-élitiste ;

• légitimé, aux yeux de nombreux résidantes, sa vision de la vie et de la politique de quartier ;

• ancré davantage sa lutte de résistance contre le système et la pensée capitalistes ;

• insufflé un véritable engouement populaire pour le projet du bâtiment 7.


[1L’histoire complète de cette lutte sera publiée aux Éditions Écosociété à l’automne 2013.

[2Pour une description et une analyse détaillées, voir Marcel Sévigny, Et nous serions paresseux, résistance populaire et autogestion libertaire, Éditions Écosociété, 2009. Voir aussi La Pointe libertaire, Retour sur la lutte contre le déménagement du Casino de Montréal, Éditions de la Pointe libertaire, 2011.

[3Les cinq revendications : préservation intégrale du parc de la Congrégation, aménagement d’une sortie de camionnage sur l’autoroute Bonaventure plutôt que sur les rues résidentielles, 40 % de logements sociaux pour le développement résidentiel, interdire toute activité industrielle nuisible au secteur résidentiel, impliquer les citoyennes aux différentes étapes et présenter le projet de réaménagement à la population avant son adoption.

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