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La cuisine populaire à l’UQAM

Un Ras-le-bol collectif

Éducation

Corinne Lachance, Caroline Monast-Landriault

C’est par la distribution de centaines de repas gratuits les jeudis soir et les mardis midis que le Ras-le-bol, un groupe autonome formé d’étudiantes de l’UQAM, se fait connaître. Directement inspiré des soupes populaires People’s Potato (à Concordia) et Midnight’s Kitchen (à McGill), le Ras-le-bol a d’abord comme objectif de contrer la pauvreté étudiante grandissante, mais caresse également l’envie de créer un espace collectif rassembleur permettant l’échange d’idées, la construction de débats, l’apprentissage réciproque et la détente.

N’ayant aucun local à sa disposition sur son propre campus, le Ras-le-bol prépare ses plats dans la cuisine du People’s Potatoe. Les personnes participant au projet transportent ensuite les centaines de repas préparés de Concordia au pavillon central de l’UQAM, plus exactement au deuxième étage du pavillon Judith-Jasmin, devant le local d’une cuisine inutilisée dont ils et elles réclament l’accès.

Soif d’apprendre, faim au ventre

Après avoir payé les droits de scolarité, le loyer, la carte OPUS, le matériel scolaire et les dépenses personnelles, le budget alloué à l’alimentation a maigre allure et c’est souvent dans celui-ci que les étudiantes coupent. Par ailleurs, après le temps alloué aux cours universitaires, aux études et au travail, le temps restant, partagé entre loisirs et corvées, ne laisse que peu de place pour se concocter des plats abordables et nutritifs. Le Ras-le-bol se veut donc une aide alimentaire pour les étudiantes. Cela dit, bien que connu sous la bannière de soupe populaire, ce groupe cherche également à créer un espace rassembleur suscitant le sentiment de camaraderie qui permet aux étudiantes de sortir de leur isolement et de s’organiser collectivement.

Le lieu de distribution devient donc un enjeu crucial. Depuis plusieurs semaines, le collectif du Ras-le-bol et l’administration de l’université se rencontrent dans le but de définir ce que serait le projet de soupe populaire de l’UQAM et où il pourrait s’implanter. Le projet de soupe populaire et de cuisine collective n’est cependant pas un nouveau-né de 2013, plusieurs années de militantisme se cachent derrière celui-ci.

Historique de la cuisine populaire à l’UQAM

Tout commence avec la fondation en 2001 de l’Agite-bouffe, un collectif qui récupère de la nourriture grâce au glanage dans les poubelles (« dumpster diving ») et distribue des repas végétariens à la communauté étudiante de l’UQAM. Durant la grève de 2005, l’initiative se poursuit. L’administration donne du fil à retordre au collectif : elle coupe l’alimentation électrique du local pour qu’il ne puisse plus utiliser leurs ronds électriques. Une poignée de membres de l’Agite-bouffe essaie alors la voie « bureaucratique » avec la création du projet du Collectif étudiant de transformation alimentaire et écologique (CÉTACÉ), officiellement reconnu en 2007 comme comité du Groupe de recherche en intérêt public (GRIP-UQAM). Étant désormais un groupe reconnu, le collectif ne peut plus distribuer de nourriture sur le campus avant d’avoir les installations appropriées sans déroger aux règles de l’université. En février 2009, le CÉTACÉ dépose un projet de cuisine collective aux services à la vie étudiante (SVE), une instance administrative qui sépare les étudiantes de la direction.

À l’automne 2011, le dossier stagne toujours. Le collectif en a marre d’attendre et enclenche une escalade des moyens de pression. Il décide de faire fi des règles en réalisant son but premier : nourrir la communauté uqamienne. Un mois plus tard, le collectif reçoit des menaces de la part des SVE : « Par le non-respect des règlements de l’institution, vous vous exposez à une perte de reconnaissance en tant que groupe étudiant universitaire [et au] retrait des ressources attribuées à votre groupe (local, ligne téléphonique). » La menace n’étant pas adressée uniquement au CÉTACÉ, mais au GRIP-UQAM, la distribution d’un seul repas gratuit sur le campus entraînerait la fermeture de tous ses comités. Elle n’est donc plus possible.

Or, en février 2012, le CÉTACÉ profite de la grève générale illimitée pour faire des actions directes : distribution de tracts et de collations dans les manifestations, repas populaires durant les assemblées et activités reliées à la grève. En décembre 2012, une fois la grève terminée, en réponse à la menace des SVE, les militants et militantes décident de créer en parallèle et indépendamment du CÉTACÉ un projet de soupe populaire, le Ras-le-bol. Celui-ci, puisqu’indépendant et en dehors de toute institution, peut passer outre aux règlements de l’UQAM sans qu’il y ait de conséquences pour ses pairs.

Depuis le 24 janvier 2013, le Ras-le-bol sert donc des repas populaires, accueillant des centaines d’étudiantes devant la cuisine inutilisée dont ils et elles revendiquent l’accès. En soirée, en plus des repas, sont organisés des spectacles de musique et des conférences sur l’alimentation. L’engouement de la communauté uqamienne et la couverture médiatique n’ont jamais été aussi importants. Le Ras-le-bol s’est fait un nom au sein de la communauté universitaire et au-delà des murs de son campus. Le collectif n’a cependant toujours pas de local de distribution ni de cuisine.

Un syndicat inquiet

Plusieurs enjeux freinent l’implantation complète du Ras-le-bol. Entre autres, la possibilité d’entrer en compétition avec la cafétéria de l’UQAM et ainsi affecter la sécurité d’emplois de ses employées ; une crainte partagée à la fois par le syndicat des employées de l’UQAM (SEUQAM) et par l’administration qui ne désire pas aller à l’encontre du syndicat.

À cette crainte légitime, les membres du Ras-le-bol tentent de rassurer le SEUQAM en affirmant que les bénéficiaires d’une soupe populaire n’ont pas les moyens de consommer à la cafétéria, dont les prix faramineux bloquent l’accès à un grand nombre d’étudiantes. De surcroît, les repas servis par le Ras-le-bol sont végétaliens, une alternative alimentaire qui n’est pas offerte par la cafétéria de l’UQAM. D’ailleurs selon les chiffres de vente de la cafétéria, les dîners populaires du Ras-le-bol n’ont pas affecté les profits réalisés. En revanche, au-delà de cette logique de profit et de non-compétitivité, le Ras-le-Bol lutte contre une réalité trop présente sur le campus : la précarité étudiante, qui justifie à elle seule l’existence d’une soupe populaire à l’UQAM. L’enjeu pour l’université serait donc à la fois d’accueillir la soupe populaire sans avoir à faire de mise à pied de ses employées.

Bien plus qu’un projet en chantier, le Ras-le-bol a désormais pris une place tangible sur le campus et dans le quotidien des étudiantes. Le projet ne peut désormais qu’aller de l’avant. Reste maintenant à savoir comment va-t-il se concrétiser.

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