L’éducation populaire menacée

No 50 - été 2013

L’éducation populaire menacée

Entrevue avec Paul Bélanger

À bâbord !  : M. Bélanger, professeur à l’UQAM, vous êtes spécialiste de l’éducation aux adultes et de l’éducation populaire. Vous êtes donc particulièrement bien placé pour nous expliquer les menaces qui pèsent actuellement au Québec sur l’éducation populaire et pourquoi elle est ciblée de la sorte.

Paul Bélanger : L’éducation populaire est l’ensemble des pratiques éducatives répondant aux projets de développement personnel et social des individus et des groupes de la société civile. Lors de la Révolution tranquille, le Québec, comme la plupart des pays européens et à la recommandation de l’UNESCO, s’était donné une politique d’éducation des adultes qui incluait l’éducation populaire tant dans les services publics d’éducation des adultes que via les organismes volontaires d’éducation populaire qui reçoivent une aide de l’État à cette fin. À Montréal, dès 1968-1970, la CECM (commission des écoles catholiques de Montréal) répond à la demande des citoyennes dans six quartiers populaires [1] et leur alloue à la fois un bâtiment (une école) et une subvention annuelle de base.

Plus tard, au début des années 1980, lorsque le Québec coupa le volet éducation populaire dans les commissions scolaires et les cégeps, la CECM a eu le courage de maintenir son appui aux six centres. Aujourd’hui, coincée financièrement et obligée d’investir dans le renouvellement de ces six bâtiments devenus vétustes, la commission scolaire de Montréal (CSDM) décide de ne pas renouveler en 2015 le bail permettant aux six centres d’éducation populaire de Montréal d’occuper les bâtiments scolaires qu’ils utilisent depuis quarante ans. Elle entend aussi revoir sa contribution financière à la réalisation de leur mission éducative.

Il appartient maintenant au gouvernement québécois et au ministère de l’Éducation de trouver une solution pour la continuité de ces six centres. Or, la demande faite tant par les centres que la CSDM demeure à ce jour sans réponse.

ÀB !  : Au-delà de ce que vous venez de dire pour le Québec, rappelez-nous d’où, historiquement, vient l’éducation populaire.

P. B.  : Dès la fin du XIXe siècle, à la suite de la vague de démocratisation de l’éducation formelle des jeunes, on voit alors apparaître des initiatives éducatives organisées pour, par et avec les travailleurs et travailleuses, depuis les « Workers Educational Associations » en Grande-Bretagne aux cercles d’études (« study circles ») scandinaves en passant par les universités populaires ou ouvrières au Canada, en Italie, ou en lien avec le mouvement saint-simonien en France.

Après la Seconde Guerre mondiale et non sans rapport, ce courant de l’« adult education for democracy » se répand dans plusieurs pays. En France, l’éducation populaire française issue de la résistance reprend un nouvel élan à travers plusieurs organisations, dont Peuple et Culture, les Foyers Léo Lagrange et la Ligue laïque de l’enseignement. On voit se multiplier en Allemagne les Hautes Écoles populaires et au Japon les Centres d’éducation communautaire où l’éducation populaire prend le nom d’« éducation sociale ». En Union soviétique, le mouvement Znanie, axé surtout sur l’éducation populaire reliée au savoir scientifique, connaîtra aussi à partir de 1963 un nouvel essor. À la même période, le mouvement syndical et le mouvement coopératif mettent en place des activités de formation interne pour leurs membres un peu partout dans le monde.

En Amérique latine, l’éducation populaire est apparue dans les années 1960 en réponse aux situations d’inégalité et en résistance aux régimes autoritaires. Comme plus tard en Afrique australe, l’arrivée dans les années 1980 et 1990 de régimes démocratiques transformera cette éducation populaire de résistance en pratiques éducatives en soutien à la vie démocratique tant nationale que locale. Aujourd’hui, plus de dix millions d’adultes en Allemagne participent aux activités des Hautes écoles populaires ; le tiers de la population adulte suédoise ou norvégienne s’inscrit annuellement aux cercles d’études financées publiquement.

Au même moment, sur tous les continents, les nouveaux mouvements sociaux, tels que le mouvement féministe, développent une pratique d’action collective fondée sur l’autonomisation citoyenne. Cette voie de l’éducation populaire liée à l’action des mouvements sociaux sera aussi appelée promotion collective.

Le Québec, tel que noté au début, se donne dès la fin des années 1960 une politique d’éducation et formation des adultes qui inclut un volet d’éducation populaire tant au sein de réseaux associatifs créés à cette fin que dans les centres d’éducation des adultes des commissions scolaires et des cégeps (appelés alors les SEAPAC, services d’éducation des adultes et d’animation communautaire) ; on crée aussi dans les universités les Services aux collectivités (SAC) afin de démocratiser l’accès au savoir pour les collectivités qui n’y ont pas traditionnellement accès. En 1983-1984, le gouvernement coupe les fonds prétextant que l’éducation populaire était un luxe. Je me rappellerai toujours de Solange Gervais, alors présidente de l’AFEAS, qui avait répondu au ministre de l’époque : « Vous savez qui je suis, eh bien, sans l’éducation populaire, sans les cours de macramé que vous ridiculisez, je n’aurais pas eu le courage de sortir de chez moi et de me donner la formation qui m’a permis d’exercer le rôle que vous reconnaissez aujourd’hui.  » Depuis, l’éducation populaire a pratiquement disparu dans les commissions scolaires et les cégeps, sauf dans les six centres de Montréal grâce à l’appui de la CSDM.

ÀB ! : Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ce qu’elle accomplit typiquement ?

P. B.  : Depuis quatre décennies, ces six centres offrent, sur une base autogérée, des activités et des services éducatifs à la population de leur quartier. Des dizaines de milliers de personnes des quartiers les plus démunis de Montréal participent chaque année aux activités éducatives organisées et informelles des six centres. Les femmes et les hommes qui seront touchés par la disparition possible de ces centres incluent des personnes seules, des parents à la recherche d’appui pour accompagner leurs enfants à l’école, des citoyenNEs démuniEs et isoléEs, des personnes immigrantes, des personnes âgées qui veulent exercer leur droit à l’éducation – un droit qui ne s’arrête pas à 65 ans. Les CEP offrent des services d’alphabétisation, de formation informatique, de formation continue, de réinsertion, d’alimentation, de soutien aux personnes immigrées, ainsi qu’une panoplie d’ateliers et d’activités d’ordre social, artistique et culturel, sans oublier la formation liée à la santé. Les CEP favorisent ainsi la prise en charge individuelle et collective et contribuent à améliorer la santé et les conditions de vie de leur communauté. Ils brisent l’isolement et facilitent les rapprochements interculturels.

L’image publique non académique de ces centres et leur programmation ancrée dans les préoccupations ou les champs d’intérêt de la population locale sont des facteurs-clés expliquant leur accessibilité. On permet ainsi aux individus de sortir de leurs rapports primaires et de leur isolement et de tisser des relations avec d’autres autour de sujets d’intérêts communs, qu’il s’agisse de poursuite de curiosité géographique ou historique, d’apprentissage de compétences techniques ou encore de se joindre à d’autres aux prises avec des problèmes simi­laires aux leurs. On débloque la parole. On libè­re l’action citoyenne.

ÀB !  : Pourquoi selon vous l’éducation populaire est-elle aussi importante ?

P. B. : L’éducation tout au long de la vie ne se limite pas à la formation continue reliée au travail ou au retour d’adultes à la formation académique. Par leurs actions, ces six centres refusent l’orientation unidimensionnelle de la politique québécoise d’éducation des adultes.

Tous les citoyens et citoyennes, et pas seulement les gens en moyens, ont le droit de continuer d’apprendre tout au long de leur vie et dans tous les domaines qu’ils trouvent pertinents. Pourquoi la curiosité intellectuelle et le développement de sa compréhension de la réalité seraient-ils réduits au travail ou confinés à ceux qui peuvent se le payer ? L’autonomisation des citoyennes, la construction continue de leur mémoire, leur possibilité de voyager dans la culture universelle tout autant que le renforcement de leur parole et de leur pouvoir d’agir (« empowerment ») font partie du droit à l’éducation. Tous ont le droit de continuer de vivre intellectuellement. Il en va de la dignité humaine, mais aussi de pouvoir ainsi mieux exercer tous les autres droits de la personne et ainsi de construire une société civile active.

Plus encore, l’éducation populaire constitue un laboratoire de démocratisation de l’éducation. On le voit dans son accessibilité à toute la population sans référence aux antécédents scolaires ; dans sa pédagogie fondée sur une interaction pratique–théorie et savoir expérientiel–savoir critique ; dans sa programmation développée en consultation avec la population ; dans son principe faisant reposer l’autonomisation du citoyen, de la citoyenne sur le développement de sa compétence et de sa prise de conscience ainsi que dans son projet latent, mais déterminant, de susciter et nourrir la curiosité intellectuelle de tous et toutes. L’homo sapiens ne connaît pas de classes sociales.

Or, les politiques actuelles d’éducation des adultes marginalisent sinon excluent le champ de l’éducation populaire. Cette demande éducative tend à être évacuée ou soumise à la loi de l’autofinancement. Dans ce contexte, la continuité des six centres, importante en soi, permettra un jour de revenir à une politique d’éducation des adultes qui ne se limite pas à une dimension de la vie et se poursuivant vraiment tout au long de la vie. L’âge de la retraite est la fin du travail rémunéré, mais pas la fin de la vie, quand même…

ÀB !  : Que peut-on faire pour contribuer à la préserver ?

P. B. : Afin de poursuivre leurs activités, les centres d’éducation populaire ont deux revendications essentielles. Premièrement, ils demandent au gouvernement québécois d’assurer à chaque centre un bail à long terme assurant la pérennité des centres et leur permettant la recherche adéquate de financement, de même qu’un financement spécial global de six millions de dollars pour la rénovation des six bâtiments et une subvention de 115 000 $ pour l’entretien de chaque centre. Deuxièmement, ils demandent à la CSDM et au ministère de l’Éducation de contribuer financièrement au budget éducatif annuel de chacun de ces centres. On se doit d’alerter l’opinion publique. En jeu, le droit à l’éducation des citoyennes des quartiers les plus démunis. En jeu, l’accès aux ressources éducatives pour exercer tous les autres droits, pour jouir d’une véritable qualité de vie.

Qui peut oser dire que la vie éducative des adultes s’arrête à 65 ans ou qu’apprendre en dehors des exigences patronales est un luxe ?


[1Ateliers d’éducation populaire du Plateau, Carrefour d’éducation populaire de Pointe-Saint-Charles, Centre éducatif communautaire René-Goupil (St-Michel), Comité d’éducation aux adultes Petite Bourgogne/St-Henri, Comité social Centre-Sud, Pavillon d’Éducation Communautaire Hochelaga/Maisonneuve.

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