Les nouveaux médias

Aliénation ou émancipation ?

Florent Daudens

D’Émilie-Gamelin à Tahrir, les réseaux se sont invités partout où l’actualité s’est faite brûlante. Prenons le conflit étudiant et la campagne électorale dans la foulée. Ils ont servi de moult façons. Un événement Facebook pour organiser une manifestation, le mot-clic #manifencours pour la suivre en direct sur Twitter et Instagram pour la revivre façon rétro. On a aussi pu voir des personnalités publiques croiser le fer sur Twitter – ce qu’on appelle un « tweet-fight » –, par exemple celui entre Martine Desjardins et François Legault sur le financement des universités.

L’intérêt politique s’avère également fort aux États-Unis. Le sujet le plus discuté sur Facebook l’an dernier a été l’élection présidentielle, tandis que le premier des trois débats télévisés entre Barack Obama et Mitt Romney a généré plus de 10 millions de tweets.

Les différentes révoltes au Moyen-Orient ont aussi eu leur facette réseaux sociaux. Ainsi, le Project on Information Technology and Political Islam de l’Université de Washington souligne que « les réseaux sociaux ont été utilisés pour mener des conversations politiques par un groupe démographique clé dans cette révolution : les jeunes, urbains, plutôt bien éduqués, dont une majorité de femmes ».

Pour tous les goûts

Pour des causes plus circonscrites, ces réseaux permettent de structurer des communautés autour de revendications précises et, parfois, de sensibiliser l’opinion publique. Quand le cycliste Casey Neistat a reçu une contravention parce qu’il ne roulait pas sur la piste cyclable à New York, il a mis une vidéo ironique sur YouTube pour démontrer l’impossibilité de respecter cette obligation. Elle a récolté six millions de visionnements.

Idem pour Martha Payne, une jeune Britannique, avec ses photos peu ragoûtantes des repas à la cafétéria de son école. Trois millions de visiteurs et une tentative de censure plus tard, la commission scolaire a décidé d’agir.

Autant d’exemples qui montrent l’impact des réseaux sociaux à différentes échelles, de façon fractionnée. On pourrait d’ailleurs leur appliquer la grille de lecture d’Antonio Negri et Michael Hardt sur la multitude, « une multiplicité de mouvements et de sujets engagés dans un double processus d’émancipation et de collaboration. »

Quels effets ?

Mais il y a un mais. Plusieurs, même. Ces nouveaux modes de communication changent-ils le cours des choses ? La question reste ouverte.

Même si la taille d’une communauté n’est pas la seule mesure du débat politique virtuel, en pourcentage de la population, les 100 000 abonnées de la première ministre du Québec ne représentent qu’un peu plus de 1 % des Québécoises. Pour Thierry Giasson, professeur à l’Université Laval, la dernière campagne québécoise ne s’est d’ailleurs « pas jouée sur les réseaux sociaux ». Du même souffle, il précise toutefois qu’ils permettent de rejoindre des « influenceurs », ce qui peut avoir un impact.

Un impact qui pourrait être purement communicationnel, craignent certains qui voient émerger un engagement de faible intensité, baptisé « slacktivism » – sorte d’activisme mou (ou « moutivisme » ?). « Pourquoi s’embêter avec des sit-in et les risques d’arrestation, de brutalité policière ou de torture quand on peut faire campagne bruyamment dans le monde virtuel ? », demande le chercheur Evgeny Morozov dans un article remarqué. Et de critiquer cette forme de contestation qui, selon lui, se développe au détriment de l’activisme traditionnel, sans la capacité d’induire des changements sociaux.

Prenons la vidéo lancée en 2012 par l’organisme Invisible Children pour braquer les projecteurs sur le chef de guerre Joseph Kony ; celle-ci a été vue près de 100 millions de fois. Son slogan ? « Join the Revolution. » Et ce, en faisant un don, en affichant une bannière sur son site ou autre.

Dans une critique de Multitude, Pierre Macherey fait part de sa crainte d’une démocratie purement communicationnelle : « Faire de la communication, forme sécularisée de l’ancienne communion des esprits, le paradigme de l’organisation démocratique, n’est-ce pas prendre le risque de condamner l’action politique à tourner à vide, et à devenir un activisme sans prise effective sur la réalité ? »

Sans compter que les réseaux sociaux portent en eux le germe d’une accélération de la communication. Accélération qui pourrait provoquer cette « immobilité fulgurante » crainte par Paul Virilio et approfondie par Hartmut Rosa dans son livre Accélération, une critique sociale du temps. « L’écart se creuse entre une politique qui ne peut plus anticiper les enjeux et qui n’est plus que réactive, et une exigence démocratique de délibération et de participation, qui prennent d’autant plus de temps que les décisions prises ont une portée irréversible sur le long terme et que les acteurs revendiquent des intérêts diversifiés.  »

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