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Culture

La disparition de l’intellectuel : nouvel épisode

Claude Vaillancourt

Chez nous comme ailleurs dans le monde, il est bien connu que la place occupée par l’intellectuel·le dans la société s’est considérablement réduite, devant celle prise par l’expert. Un point de vue ultra spécialisé sur un sujet l’emporte nécessairement sur un autre plus distant et généraliste. Mais au Québec, où l’on s’est toujours méfié des intellectuels, cette mise au ban devient plus évidente ; elle semble d’ailleurs se faire avec la complicité silencieuse de tous, y compris des intellectuels eux-mêmes.

En fait, parmi les intellectuels, celles et ceux qui frayent de près ou de loin avec la littérature sont le plus carrément rejetés de l’espace public. Alors qu’il existe depuis toujours une grande implication sociale de l’écrivain·e, de l’homme ou de la femme de lettres, que la place que prennent ces derniers dans les débats publics a toujours été considérable, on semble au Québec limiter leur tâche et les reléguer à divertir les popu­lations.

Peut-être faut-il rappeler l’espace incontournable pris par les écrivains dans les débats politiques dans de nombreux pays ? Michel Winnock, auteur des Chemins de la liberté et du Siècle des intellectuels, a montré leur constante contribution au développement des idées en France aux XIXe et XXe siècles : Hugo, Lamartine, Zola, Gide, Sartre et Camus, parmi tant d’autres, se sont distingués à la fois par une œuvre littéraire de qualité et une participation active à la vie politique et intellectuelle. Le grand mouvement d’émancipation du Sud a été accompagné par des écrivains et poètes tels Aimé Césaire, Franz Fanon, Pablo Neruda, et sous la domination de dictatures, les auteur·e·s étaient parmi les premiers individus qu’il fallait contrôler, exiler, emprisonner, voire torturer. Au Québec, on ne peut pas oublier la place occupée par Hubert Aquin, Gaston Miron, Michèle Lalonde et Gérard Godin, entre autres, profondément impliqués dans l’aventure de notre émancipation.

Une démission collective

On chercherait en vain une telle présence dans le Québec contemporain. Ce qu’on demande à l’écrivain·e est aujourd’hui très différent. Sa tâche consiste à permettre aux gens d’oublier les temps difficiles plutôt que d’y plonger et d’apporter une réflexion salutaire. L’institution littéraire et son appareil critique orientent la production de façon à évacuer les œuvres aux préoccupations sociales et politiques.

Les succès critiques de ces dernières années sont bien souvent des témoignages sur des expériences difficiles vécues par les auteur·e·s, racontées sous le mode de l’autofiction.

Ou encore, les écrivain·e·s préfèrent tout simplement s’éloigner du Québec moderne, raconter des histoires qui se déroulent dans des pays étrangers, sans incidence avec la nôtre, s’intéressant plutôt à l’exotisme de ces pays parfois lointains qu’à l’analyse sociale. Le roman populaire quant à lui ne cesse de plonger dans notre histoire, qu’il décline en de longues sagas nostalgiques, davantage axées sur la romance que sur une réinterprétation audacieuse de notre passé.

Pourtant, le public apprécie les romans qui prennent racine dans le présent, agissent comme un miroir et proposent un regard critique sur la réalité contemporaine. On le voit à la popularité de romans anglo-saxons qui se situent dans ce courant, ceux de Iwan McEwan, Jonathan Coe, Russel Banks, Paul Auster, par exemple. Et on peut se demander pourquoi on abandonne ce type de littérature à des étrangers.

En produisant des œuvres peu ancrées dans notre réalité sociale, on transforme le rôle de l’écrivain. On le confine à aborder des sujets rele­vant du « human interest », qui lui permettent d’être invité dans les tables rondes des salons du livre ou dans des émissions de radio axées sur des témoignages. Une intervention sur un sujet poli­tique devient alors si incongrue, tellement loin de ce qu’on attend de lui, que l’écrivain comprend de lui-même qu’il doit se taire ; et s’il ne le fait pas, on entourera son œuvre et son propos d’un mur de silence.

Dans un monde où l’on accorde toute la place à l’expert, l’écrivain est un individu curieusement privé de titre. Et cela, d’autant plus si sa formation universitaire est en littérature. Le titre est ce qui qualifie l’expert. Économiste, juriste, sociologue, philosophe, etc. C’est aux individus chargés du poids que donnent ces mots que l’on permet l’intervention publique. Or, comment nommer une personne qui a fait ses études en littérature ? Un littérateur ? Une femme ou un homme de lettres ? Un diplômé en littérature ? Des mots qui délégitiment la parole de celles et ceux qui, de toute façon, n’oseraient jamais les adopter, qui renvoient à une formation futile, concernant les goûts, dans toute leur subjectivité, plutôt que la connaissance. Les départements de littérature forment des universitaires sans nom ; voilà leur grande originalité.

De l’expert à l’intellectuel

Pourtant, cet apprentissage a permis, et permet encore dans d’autres sociétés, à tant d’intellectuels de devenir des observateurs lucides et pertinents de la réalité contemporaine. Les études littéraires développent l’esprit critique, l’analyse du discours ; nécessitent des connaissances larges en sociologie, en histoire, en psychologie ; exigent une grande érudition et une grande rigueur dans l’élaboration du jugement critique. Cette formation vaut bien celle du philosophe, ou celle du sociologue, bien qu’elle soit très différente.

Les écrivain·e·s qui s’intéressent de près au monde dans lequel ils et elles vivent s’appuient le plus souvent sur une recherche importante et saisissent avec justesse l’esprit de leur temps. L’expert économiste Thomas Picketty leur accorde par exemple une place incontournable dans son essai Le capital au XXIe siècle : l’œuvre de Balzac et de Jane Austen lui fournissent des données précises et indispensables pour analyser le phénomène des inégalités au XIXe siècle. Jacques Parizeau a plusieurs fois avancé que «  la Révolution tranquille a été l’œuvre de quatre ministres, d’une vingtaine de fonctionnaires et d’une vingtaine de chansonniers, puis de poètes  ». La société américaine a rarement été aussi bien scrutée, dans toute sa complexité, par ses romanciers qui, de Tom Wolfe à Joyce Carol Oates et T.C. Boyle, abordent des sujets qu’on préfère habituellement taire, tels les inégalités sociales et le grand mensonge du rêve américain.

Certes, on peut comprendre aujourd’hui l’importance de s’adresser à des experts. Devant la complexification du savoir, devant le champ des connaissances qui ne cesse de s’agrandir, il devient nécessaire, voire indispensable, d’apprendre par procuration, de déléguer à des individus qualifiés certains savoirs qu’on ne pourra jamais maîtriser.

Mais le savoir de l’expert, paradoxalement, s’entoure souvent d’une grande ignorance. Passer sa vie à approfondir un seul aspect de la connaissance entraîne les individus à se désintéresser d’autres questions fondamentales, au point parfois de ne plus parvenir à relativiser leur propre savoir. L’expert peut être un individu sans culture générale, pas toujours capable de situer clairement ses connaissances dans un ensemble beaucoup plus vaste.

Mais surtout, l’expert se présente comme un individu sans préjugés, sans parti pris idéologique, guidé par la nécessaire neutralité du savoir scientifique. La science économique, par exemple, se donne une aura d’objectivité, par la puissance des chiffres qu’elle manipule avec une grande précision. Pourtant, les départements d’économie n’enseignent plus, ou presque, que l’économie néoclassique, profondément imprégnée de l’idéologie néolibérale. Le marxisme et le keynésianisme évacués, entre autres, les débats d’idées se minimisent et les universités forment des « experts » dont les propos sont incrustés d’une idéologie partisane qui vient teinter chacune de leurs analyses. Ce sont pourtant eux qui ont pris une place prédominante dans les débats publics. L’appartenance à une idéologie étroite peut se retrouver chez les experts de toutes les disciplines.

Il est cependant possible de voir les choses autrement. Pier Paulo Pasolini a exprimé avec une grande justesse ce que peut être le rôle de l’intellectuel : « Je suis un intellectuel, un écrivain qui essaie de comprendre ce qui se passe, qui essaie d’être au courant de tout ce que l’on écrit à ce propos, et d’imaginer tout ce que l’on ne sait pas ou ce que l’on tait ; je suis quelqu’un qui met en relation les faits, même éloignés, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires dans une politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère. » Ce regard curieux, généraliste, celui d’un bon sauvage de la pensée, peut-être, est tout aussi pertinent aujourd’hui, et en particulier au Québec où l’on cherche à l’éliminer.

L’espoir d’un second souffle ?

Il est difficile d’évaluer la complicité du milieu littéraire québécois dans sa propre exclusion des débats publics. A-t-on cessé d’écrire des œuvres à problématiques sociales et politiques en nombre significatif à cause du peu d’attention qu’on leur porte ? Les auteurs se sont-ils repliés dans leur intimité ou dans une certaine forme d’exotisme parce qu’on ne leur reconnaît plus la capacité de jeter un regard éclairé sur leur propre monde ? Ont-ils abdiqué pour se réfugier dans des mondes fermés et inoffensifs où les experts des autres disciplines sont absents ?

La littérature québécoise semble prise dans un effet de spirale qui la mène vers le bas et l’empêche de plus en plus de s’inviter dans les débats publics. Parce qu’elle parle très peu de la réalité contemporaine, on ne la considère plus comme une interlocutrice valable pour aborder le Québec d’aujourd’hui. Un effet de mode ou une forme d’autocensure, une haine de soi peut-être, l’empêchent de retourner la situation. Si bien qu’elle s’enlise dans son apolitisme et s’exclut toujours davantage.

Alors on perd l’habitude de voir les écrivain·e·s et les intellectuel·le·s impliqué·e·s dans les débats publics. La place de l’expert est sans partage, nettement plus rassurante derrière son apparente neutralité. Tout cela nous ramène au débat maintes fois repris sur l’anti-intellectualisme québécois : l’effacement de l’intellectuel devant l’expert, tellement marqué ici, n’est-il pas une façon discrète de l’écarter une fois pour de bon, lui dont la pensée est imprévisible et libre ? En se consacrant à écrire, comme on le lui demande, des textes émouvants, apolitiques, axés sur le divertissement, l’intellectuel littéraire et tout le milieu qui le soutient en viennent à sacrifier l’un des aspects les plus riches de leur contribution sociale.

Le milieu littéraire québécois est à la fois remarquablement dynamique et lourdement conformiste. Autant l’édition est active et les auteurs nombreux et créatifs, autant la grande majorité se cantonne à une littérature qui ne dérange pas, suivant la demande de l’institution littéraire et des médias. Combien de temps nos lecteurs et lectrices devront-ils encore se tourner vers des littératures étrangères pour avoir accès à des œuvres davantage incrustées dans une réalité contemporaine complexe et changeante ? En attendant un changement improbable, les réflexions de l’intellectuel littéraire sur la société ne seront toujours pas entendues.

P.-S.

Photo : Simon Pagé

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