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Société

Sortir de la crise : quel rôle pour le mouvement syndical ?

Philippe Crevier, Hubert Forcier, Samuel Trépanier

S’il est un défi, incontournable, que le mouvement syndical doit relever afin de réussir son renouvellement, c’est bien de contrer le cynisme et le désintérêt envers les choses politique et publique qui se sont installés en son sein même tout comme dans l’ensemble de la société. Le résultat de la mise en œuvre, depuis plus de trente ans, de politiques d’inspiration néolibérales.

En effet, force est d’admettre que cette ère de politiques néolibérales n’a pas permis de livrer les promesses de lendemains meilleurs faites aux populations, bien au contraire. Ces politiques ont plutôt exacerbé une crise écologique devenue aujourd’hui majeure et mondiale, tout comme elles ont généré une casca­de de crises financières, économiques et socia­les dont nous semblons incapables de sortir : stagnation des salaires ; augmentation des inégalités ; démantèlement des services publics ; décons­truction de l’État ; incapacité de développer un modèle économique écologiquement et socialement responsable ; incapacité de juguler la corruption et l’évasion fiscale, etc.

On ne peut donc se surprendre de la montée du cynisme au sein de la population, lequel affecte aussi un mouvement syndical qui doit en outre évoluer dans un contexte qui lui est particulièrement hostile, ce qui explique qu’il peine aujourd’hui à orienter le développement social comme jadis.

L’enlisement politique

Pour contrer ce phénomène, nul doute qu’en plus de poursuivre le renouvellement interne qu’il a amorcé, le mouvement syndical devra reconnaître la réelle nature de la crise qui bloque son avenir et à laquelle il nous faut collectivement faire face pour, bien entendu, identifier des moyens efficaces d’en sortir. Or, la crise actuelle est globale, systémique et ses fondements politique, économique et écologique sont inextricablement interreliés. Et de la même façon qu’aucune sortie de crise n’est envisageable à travers la seule énième invitation qui nous est actu­ellement faite par le gouvernement à nous serrer la ceinture pour enfin atteindre des prairies verdoyantes, le mouvement syndical ne peut se contenter de mener socialement une lutte ponctuelle contre les effets immédiats de la crise sans tenter d’agir sur ces fondements systémiques.

Or, le volet politique de cette crise globale présente deux visages qui, combinés, constituent un cercle vicieux particulièrement pernicieux. D’une part, les gouvernements ont consenti eux-mêmes à limiter considérablement le pouvoir d’intervention de l’État en faveur du développement du libre marché, troquant en quelque sorte un pouvoir appartenant au peuple contre la promesse d’une autorégulation des marchés, faussement présentée comme seule alternative possible. Puis, d’autre part, s’est installée peu à peu une crise de la démocratie représentative, la population s’estimant de moins en moins bien représentée par son gouvernement, voire flouée par une succession de promesses électorales bidons, ce qui au final met à mal nombre d’institutions collectives. Ce phénomène est amplifié ici par le fait que notre système parlementaire, d’inspiration britannique, combiné au mode de scrutin actuel, permet au gouvernement, même s’il n’a pas été élu par une majorité d’électeurs et d’électrices, de gouverner autoritairement sans être réellement tenu au dialogue ni au d­ébat. Au sein de la population, le sentiment de rien ne pouvoir y faire s’installe, en même temps qu’une rupture globale de dialogue social qui laisse beaucoup de place aux populismes en tous genres.

Les compétences politiques au sein de la population stagnent, ce qui facilite du coup la mise en œuvre des mêmes politiques par les gouvernements successifs, même si elles amplifient pourtant les effets de la crise, parce qu’elles servent bien les élites économiques et financières, bien représentées, elles, par les gouvernements. On peut donc affirmer que toute sortie de crise passe inévitablement par une réappropriation, par le peuple, de la maîtrise de ses instruments politiques ce qui, à notre avis, ne peut survenir sans le concours du mouvement syndical.

C’est pourquoi, parmi les pistes de renouveau syndical explorées par les auteurs de Renouveler le syndicalisme, pour changer le Québec, nous proposons notamment au mouvement syndical de prioriser, à l’interne, la formation et l’action poli­tique de ses membres et, à l’externe, de faire du renforcement de nos institutions démocratiques, notamment via une réforme de mode de scrutin, une revendication sociale prioritaire. De cette façon, en réinvestissant la cité, nous pensons qu’il sera alors possible au mouvement syndical d’enclencher une sortie de crise durable et de permettre la construction collective, à travers l’émergence de nouvelles propositions politiques et en favorisant le dialogue social, d’un nouveau modèle écologiquement et socialement responsable.

P.-S.

Tous trois conseillers syndicaux à la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), les auteurs ont dirigé l’ouvrage collectif Renouveler le syndicalisme, pour changer le Québec paru aux éditions Écosociété en avril 2015.

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