Comité invisible

À nos amis

Anne Lardeux

À nos amis, Le comité invisible, Paris, La Fabrique, 2014, 250 p.

Rudolf Rocker débarque à Montréal à l’hiver 1913, exténué et transi dans un maigre manteau. Il est un militant anarchiste allemand exilé à Londres venu rencontrer d’autres comme lui qui, dans le monde rétréci d’une guerre à venir, tâchent de maintenir ouvert un territoire vivant. Sur le quai, les amis qui l’ont invité l’attendent. Il s’abandonne à leurs mains attentives, elles abrillent son dénuement qu’elles avaient anticipé : chapeau, foulard, manteau réchauffent son arrivée [1]. À nos amis, publié sept ans après l’annonce des insurrections qui sont bien venues (L’insurrection qui vient, 2007), est tendu par une logique formelle proche de ce dont témoigne Rocker : une adresse amicale performe une géographie. L’effort fait pour s’arrimer les uns aux autres (amitié) produit des formes de vie (éthique) qui font des territoires (politique) qu’il s’agit de relier entre eux (géographie).

Le livre relie les territoires formés au corps des mouvements de contestation qui éclatent, d’est en ouest, depuis l’automne 2008 et tire de ces liaisons une analyse stratégique. Il s’agit de réfléchir ces insurrections en se posant la question de leur puissance sur un horizon historique – comment peuvent-elles faire une force mondiale ? – et de leur échec – sur quoi trébuchent-elles ? – pour dégager ce qui reste comme moyens d’une révolution : « Habiter pleinement, voilà tout ce que l’on peut opposer au paradigme du gouvernement. »

Le livre embrasse large et aussi sur la bouche dans l’intimité de sa critique. Il ne se limite pas à une analyse du pouvoir et à ses formes contemporaines de gouvernement – un pouvoir qui « ne se formule pas », qui est l’ordre même des choses –, il met aussi les doigts dans les sillons creux qui empêchent de le déjouer : mauvais sort d’un « État qui n’a jamais tort  » ; militants usés par les instruments supposés de leur légitimité ; moyens fétichisés en fins reconstituant toujours déjà un pouvoir. Toute une anthropologie de la « misère occidentale » à laquelle la force immanente de la commune – un territoire repeuplé – permettrait d’échapper, forme de vie à la fois sensible et pragmatique. Pour développer ce programme – qui est une guerre (dans le sens d’un jeu de forces) et une discipline (le développement d’une puissance intérieure) – une double démarche : enquête et apprentissage. Si le pouvoir est dans les infrastructures, il faut savoir en repérer les flux pour les bloquer, apprendre à s’en déprendre en allant « à la rencontre de ceux qui disposent des savoirs techniques stratégiques ».

Des questions viennent qu’on n’ose pas vraiment poser, craignant d’entamer l’élan que le livre suscite : qu’en est-il du quotidien et de sa paix dans cette logique de « pure destitution » ? Comment être à la hauteur de ses exigences ? L’adresse du titre indique une piste : elle ne désigne pas les élus d’un isolat et, du même geste, ceux qui en seraient exclus. Le cercle qui est tracé est celui qu’on forme pour amorcer un charme et réamorcer une force commune. C’est là la nécessité d’À nos amis : il fait catapulte.

NOTES

[1] Rudolf Rocker cité dans Mathieu Houle-Courcelles, Sur les traces de l’anarchisme au Québec (1860-1960), Montréal, Lux, 2008, p.113.

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