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Société

L’exception UQAM

Des grévistes uqamien·ne·s

Dès les premiers jours de cette grève, le gouvernement et l’administration uqamienne ont confirmé que la violence dont ils sont à l’origine est sans commune mesure avec l’action des « masqué·e·s  », des « radicaux », bref des résistant·e·s et des réprimé·e·s.

Il s’agit du point de vue de militant·e·s impliqué·e·s dans la grève dont on protège l’anonymat compte tenu du climat de répression qui existe présentement à l’UQAM.

La judiciarisation pour emprisonner l’insaisissable

Moins de 24 heures avant le premier élan du mouvement printanier, neuf étudiant·e·s ont été convoqué·e·s en comité disciplinaire. Ce coup de filet était accompagné d’un objectif clair : expulser ces grévistes à l’aide d’une mesure exceptionnelle adressée normalement à des « récidivistes » et, plus largement, mater une intensité politique grandissante au sein d’une grève qui, bientôt, n’en finirait plus de finir.

La menace d’expulsion qui plane sur les étudiant·e·s en question vérifie l’axiome politique voulant que l’exception est devenue norme. On aura beau ratisser tous les documents administratifs afin de trouver les raisons qui justifient ces expulsions, elles demeurent « sans raison », révélant ainsi l’anarchie primordiale sur laquelle reposent les décisions des gestionnaires uquamien·ne·s. Des gestes aussi banals que « bloquer un corridor », « hausser le ton » ou encore « éteindre puis rallumer une lumière » deviennent passibles d’expulsion, la peine la plus sévère imposée parce qu’il y aurait eu entrave au fonctionnement normal de l’université. Il ne faut pas s’y méprendre, si l’administration de l’UQAM se drape du vocabulaire juridique, ce n’est pas parce qu’elle croit à l’universalité du droit ni parce que ces actes relèvent d’un radicalisme exceptionnel des militant·e·s, mais plutôt parce qu’elle sait que la norme, le lymphatique pouvoir d’attraction que possède le cours normal des choses, a peine à se reproduire en temps de crise. À ce titre, les injonctions répondent à une logique pragmatique de gestion des conflits. L’appel au « droit d’étudier » qui devait insuffler la « légitimité » nécessaire aux injonctions devient une arme parmi tant d’autres en vue de mener une opération pacificatrice.

Bloquer pour riposter

En réponse à ces menaces d’expulsion ainsi qu’à une semaine de contrôle intensif exercé par des gardiens de sécurité qui suivaient et fichaient des militantes et militants à la trace, d’astucieux grévistes ont décidé d’interrompre le fonctionnement de l’UQAM par un piquetage généralisé et ferme. Notons que pendant ce blocage, six des sept associations facultaires que comprend l’UQAM étaient en grève. Redoublant de prestidigitations langagières, l’administration a immédiatement demandé une ordonnance d’injonction provisoire qui fut acceptée en totalité par le juge Mongeon.

Si l’UQAM souhaitait réellement défendre le « droit à l’éducation » des étudiant·e·s qui n’avaient pas voté pour la grève, pourquoi a-t-elle intégré l’entièreté de la communauté universitaire dans l’injonction ? Probablement parce que c’est à la possibilité même de faire grève qu’elle voulait s’attaquer tout en affirmant son intouchable souveraineté. Dans le même esprit, les étudiantes et étudiants expulsés occupent, pour la plupart, des postes au sein de syndicats étudiants ou d’instances représentatives de l’université. Pensons à Justine Boulanger et René Delvaux, désormais exclu·e·s du conseil d’administration et ne pouvant plus faire circuler d’informations au sujet de ce qui s’y discute et y est adopté. On leur refuse également la possibilité de siéger au comité qui traitera des expulsions, ce qui laisse carte blanche aux gestionnaires quant à l’utilisation de leur glaive. Celui-ci s’est déjà manifesté par de nombreuses arrestations, notamment lorsque Marc Turgeon, vice-recteur à la vie universitaire, a décidé de faire appel aux forces de l’ordre afin d’arrêter 20 grévistes qui tentaient de faire respecter leur grève. Rares ont été les interventions policières sur le campus de l’UQAM dans son histoire, et c’est un véritable front commun spontané de la communauté universitaire que celle-ci a dû affronter. Le refus de négocier avec la communauté exprimé par les cadres s’apparentait à la technique du pompier pyromane.

Se masquer pour ne pas être capté

Soyons clair, du moment où une injonction provisoire a été émise, faire respecter la grève devenait criminel et relevait de l’outrage au tribunal. Dans un pareil contexte, les grévistes n’ont d’autre choix que de revêtir les accoutrements nécessaires afin de rendre effectif le débrayage sans pour autant devenir des proies du système judiciaire et carcéral. Le port du masque a rapidement déboulé en commentaires médiatiques réprobateurs qui ont contribué à stigmatiser les grévistes ainsi que les enseignant·e·s et chargé·e·s de cours qui se portaient à leur défense. On a même assisté à une désolidarisation en bonne et due forme de cette gauche que l’on pourrait qualifier de « bien pensante ». Son refus d’approbation ou de participation aux événements s’appuyait sur une morale confortable qui l’a éloignée de ce qui résiste et qui l’a cantonnée dans l’attente d’une conjoncture aussi parfaite qu’inexistante.

Austère UQAM ?

Malgré les compressions budgétaires dont elle fait l’objet, l’UQAM ne manque pas de fonds afin de réprimer ses étudiant·e·s. Dans les mois qui ont précédé la grève, l’administration soutient avoir épargné environ 500 000 dollars en refusant d’embaucher des employé·e·s de soutien supplémentaires ou en évitant de remplacer ceux et celles qui partaient en congé de maladie, de perfectionnement ou parentaux. Ce montant économisé sur le dos des salarié·e·s qui doivent redoubler d’efforts et de la communauté qui voit ses services se détériorer équivaut exactement au surplus budgétaire investi dans les mesures sécuritaires déployées pendant la grève. Inutile de rappeler que l’administration ne joue pas à l’austère lorsque vient le moment d’investir dans les dispositifs sécuritaires. Pour preuve, le budget alloué à la prévention et à la sécurité pour la période 2014 - 2015 équivaut à 710 000 $, à additionner aux 2,5 millions de dollars dépensés pour l’installation de caméras de surveillance en 2013, dont l’entretien entraîne d’ailleurs des dépenses récurrentes de 220 000 $ par année.

Une grève qui déborde

Si cette grève a dû composer avec une répression sans précédent, elle a été porteuse d’une intensité qui lui est propre et qui ne cesse de se propager. L’énergie et la multiplicité des actions lors du 1er mai le montrent. Le mouvement « Occupe toute » a surgi lorsqu’on s’y attendait le moins ; dès cet été, une campagne estivale nommée « Appel de l’est » s’oppose à l’extraction et au transport des hydrocarbures ; l’ASSÉ entame une campagne de grève générale illimitée pour l’automne prochain. Autant d’éléments qui ne s’ignorent pas, mais qui participent à un tissage de résistances et d’offensives communes et polymorphes.

Nous connaîtrons certainement de nombreux autres mouvements spontanés au sein desquels de nouvelles armes seront découvertes. Si nous faisons face à la même catastrophe, notre tâche réside probablement dans l’articulation d’alliances qui ne nient pas les conflictualités qui nous traversent. Nous ne saurions nous borner à des positions moralisantes telles celles véhiculées par de trop nombreuses critiques qui font de la réactivité leur seul étendard.

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