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Ventres asservis au capital

Caliban et la sorcière, de Silvia Federici

Isabelle Boisclair

Nous vous proposons la version intégrale de la recension du livre de Silvia Federici, Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, éditions Entremonde, 2014. Une version plus courte paraît dans notre numéro de juin 2015.

Qu’il est difficile de parler de la « production d’enfants », en cette ère et cette région du monde où la parentalité baigne dans un luxe romantique inouï ! C’est pourtant ce à quoi s’attelle l’essayiste italienne Silvia Federici dans Caliban et la sorcière. Le fait qu’elle évoque une autre époque facilite peut-être un peu les choses. On n’a pas l’impression qu’elle parle de nous, là, maintenant. Nous poussons de hauts cris devant la politique d’enfant unique de la Chine. Cela nous paraît barbare. Ici, c’est autrement plus civilisé : la mère est « glamourisée », l’enfant esthétisé. Or, n’est-ce pas la même logique qui y préside, mais articulée différemment ? Car entre avortements forcés et avortements interdits – ou difficiles d’accès –, stérilisation forcée et procréation assistée, prenons-en acte : la reproduction est bel et bien gérée, contrôlée, comme dans « contrôle des naissances ».

Les femmes, leur spécificité reproductive, ont été asservies au projet capitaliste des nations et tous les événements et discours qui ont concouru à cet objectif ont eu des effets collatéraux sur la définition de la féminité. C’est là la thèse essentielle de Federici dans son livre Caliban et la sorcière. Si l’histoire des sorcières, de leur chasse et des horreurs qu’on leur faisait subir – on les brûlait réellement, ce n’est pas une métaphore tirée d’un conte pour enfants – est tout de même assez bien connue, la raison qui motivait cette histoire restait sans ancrage.

Fabrications des ressources humaines

Christine Delphy nous avait donné un texte fondateur sur l’économie et la relégation des femmes au rang de servantes qui fournissent du travail gratuit et des enfants [1], Colette Guillaumin un excellent texte sur l’appropriation des femmes par les hommes et la naturalisation de leur « contribution » reproductive spécifique [2]. C’est dans cette ligne du féminisme matérialiste que s’inscrit cet ouvrage de Federici, qui s’attarde à un moment précis de l’asservissement des femmes, celui du passage du féodalisme au capitalisme, en montrant comment s’articulent les rapports sociaux de sexe sous la bannière du patriarcat à cette époque. Ce qui se passe alors concerne plus précisément l’instrumentalisation de la fonction reproductrice des femmes au bénéfice de l’État et du capital naissant. Ainsi, de la même façon que les États-Unis ont engrangé leurs richesses sur le travail gratuit rendu possible par l’esclavagisation de la population noire issue de la traite, le patriarcat a engrangé ses profits sur le dos des femmes ; en fait, il faudrait trouver une autre formule, car c’est bien sur l’exploitation du ventre des femmes que s’est érigée la richesse des hommes, leur pouvoir. « [L]e corps féminin a été approprié par l’État et les hommes et contraint de fonctionner comme moyen de la reproduction et de l’accumulation du travail. » Formulation radicale ? Certainement. Et démonstration impeccable.

Le premier chapitre plante l’arrière-plan historique, insistant sur les transformations économiques liées au partage du territoire lors de ce passage au capitalisme. Y sont relatées « les luttes que le prolétariat de l’Europe médiévale [petits paysans, artisans, journaliers] mena contre le pouvoir féodal ». Y est notamment remis en question le mythe du progrès qui se serait accompli là et discuté comment « les rapports entre hommes et femmes et la reproduction de la force de travail furent redéfinis en s’opposant à l’ordre féodal » à travers la distribution des terres et leur privatisation (et, par extension, la privatisation des capitaux, provoquant une transformation des liens sociaux). Au seuil historique du capitalisme donc, où les humains deviennent des ressources humaines.

« Accumuler le travail et avilir les femmes » est l’objet du deuxième chapitre. Federici montre la façon dont l’asservissement des femmes s’articule au projet capitaliste de production de la main d’œuvre, notamment par « la transformation du corps en machine-outil  ». Elle insiste, ce faisant, sur les lourdes conséquences de cet axiome sur les femmes, dans le cadre d’un projet démographique et ses ramifications expansionnistes, qui s’expriment dans la colonisation du Nouveau Monde. Elle le formule clairement : « [L]es changements que l’avènement du capitalisme amenèrent dans à [sic] la position sociale des femmes, en particulier au niveau du prolétariat, que ce soit en Europe ou en Amérique, étaient tout d’abord dictés par la recherche de nouvelles sources de travail et de nouvelles formes d’assujettissement et de division de la force de travail. » C’est ainsi que « l’histoire des femmes et de la reproduction dans la transition entre féodalisme et capitalisme doit être comprise », de même que les visées d’expansion coloniale. Mais parce qu’elle tire profit d’un trait physiologique, bien vite cependant « l’importance économique de la reproduction de la force de travail effectuée dans le foyer et sa fonction dans l’accumulation du capital devint invisible, mythifiée comme aspiration naturelle et qualifiée de “travail de femme” ».

Le troisième chapitre porte sur les conquêtes coloniales : détour utile pour illustrer la pression sur la production de « combattants ». Le quatrième chapitre s’arrête à cette période de la chasse aux sorcières, où des milliers de femmes ont été sacrifiées sur l’autel du patriarcat, phénomène mieux connu, ayant fait l’objet de plusieurs incursions historiques. Enfin, le dernier montre les liens établis entre colonisation, patriarcat et christianisation : car il fallut bientôt fabriquer des chrétiens pour assurer l’hégémonie de sa religion.

Federici se livre à une lecture féministe de la genèse du capitalisme, démontrant comment la force de reproduction a été canalisée, voire mutée en force de travail – et ce travail asservi au capital. Elle s’emploie à révéler la nette articulation entre subordination des femmes et capitalisme. En ce sens, cet essai est un peu le chaînon manquant entre Marx et Delphy, article fondateur du féminisme matérialiste contemporain. Notamment, Federici se penche sur quelques aspects « oubliés » chez Marx : « 1) le développement d’une nouvelle division sexuée du travail assujettissant le travail des femmes et leur fonction reproductive à la reproduction de la force de travail ; 2) la construction d’un nouvel ordre patriarcal, fondé sur l’exclusion des femmes du travail salarié et leur soumission aux hommes ; 3) la mécanisation du corps prolétaire et sa transformation, dans le cas des femmes, en une machine de production de nouveaux travailleurs ». Si la dernière affirmation peut encore une fois sembler brutale, la démonstration est fine, minutieuse et convaincante. Federici illustre les effets néfastes pour les femmes de l’accumulation primitive, jumelée avec la chasse aux sorcières (qui est un symbole marquant de l’exclusion des femmes du « travail », dans la mesure où les savoirs véhiculés par elles ont par la suite été usurpés et revendiqués par les hommes, à travers l’institution de la médecine, à travers aussi maintes autres officines de fabrication du savoir). Selon elle, « [l]a persécution des sorcières […] a été aussi importante pour le développement du capitalisme que la colonisation et l’expropriation de la paysannerie européenne ». Et c’est au fonctionnement de cette triade (colonisation et privatisation des terres, accumulation primitive et assujettissement des femmes) qu’elle consacre sa démonstration.

Comment la féminité complait la ressource

Plus encore, pour Federici, « la “féminité” s’est constituée dans la société capitaliste comme fonction dissimulant la production de la force de travail sous couvert de fatalité biologique, alors que “l’histoire des femmes” est “histoire de classe” ». On pourrait extrapoler et avancer que découle directement de cette construction qu’est la féminité, l’idée même du désir d’enfant – et ses différents avatars : instinct maternel, horloge biologique, etc. Chose certaine, toute la conception de la famille patriarcale (dite nucléaire, comme dans : noyau de production) découle de cette mécanique.

Mais loin des rêveries romantiques, il s’agit, pour les chefs de famille tout comme pour les chefs de pays (aujourd’hui assujettis à l’entreprise), d’accumuler du capital-ressources humaines, qui pourra être utilisé tout autant pour produire des biens que pour défendre des biens (territoriaux). Ainsi, même si le désir d’enfant – ou la fiction du désir d’enfant – enrobe la reproduction d’enfants d’une aura sentimentale dessinant l’idéal de famille, il reste que la production finit par échapper aux producteurs dans nos sociétés « capitalivores ». Car en amont, il fut un jour où ce désir d’enfant n’existait pas, pas plus que n’importe quelle politique visant à favoriser la famille. Si l’argument de nature est trop souvent convoqué pour justifier l’ordre social, il est également malmené, la plupart du temps, et complètement dévoyé. Le « rêve » d’avoir un enfant pourrait aussi être questionné dans sa dimension capitaliste – que désire-t-on quand on désire un enfant ? Mais ces choses là sont sensibles, car même soulever ceci en théorie, en hypothèse quant à l’existence d’un système, reste délicat.

Biopolitique de la reproduction

Sur le plan politique, il apparaît qu’encore aujourd’hui « “femmes” est une catégorie d’analyse légitime, et les activités associées à la “reproduction” demeurent un terrain de lutte essentiel pour les femmes », ce dont nous convainquent chaque jour les actualités internationales. Aussi devrait-on toujours se méfier lorsque les gouvernant·e·s s’adressent aux familles – non plus aux citoyen·ne·s donc, mais bien aux producteurs d’enfants, ce qui comporte une dimension spécifique pour les reproductrices. La lecture de l’essai de Federici nous rappelle qu’il s’agit bien là de biopolitique. Or, le patriarcat est une biopolitique. La gestion de la procréation, bien qu’articulée différemment à l’ère des technologies de reproduction, est toujours le prétexte d’une gestion du féminin. Et du contrôle de la reproduction à celui de la sexualité puis du corps, il n’y a qu’un pas. C’est bien vite toute la femme/toutes les femmes qu’il faut contrôler. C’est bien à ce projet patriarcal – faire nation – que les femmes furent asservies.

Lire certains phénomènes contemporains et actuels à la lumière de cet essai ébranle. Comment comprendre les meurtres commis par les hommes sur les femmes ? Alors même qu’on est en train de tuer des ventres – selon la perspective capitaliste – et que l’État devrait réagir, qui ne réagit pourtant pas, force est de constater que la misogynie intervient dans la balance. La haine des femmes dépasserait, dans certains cas, la reconnaissance de leur utilité reproductive. Dans ce contexte, l’absence d’action face aux meurtres commis à l’endroit de milliers de femmes autochtones au pays ressemble en effet à un génocide qui reçoit l’assentiment tranquille du colonisateur…

NOTES

[1] Christine Delphy, « L’ennemi principal », L’Ennemi principal, vol. 1, Économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 2002.

[2] Colette Guillaumin, « Pratique du pouvoir et idée de nature (I) L’appropriation des femmes », « Pratique du pouvoir et idée de Nature (II) Le discours de la Nature », Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Côté-femmes, 1992.

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