Dossier : Sexe

Sexe et liberté

Anne Archet

Anne Archet parle de sexe – ça vous étonne ? –, mais pas que. Elle se décrit comme une héroïne sans emploi, une pétroleuse, une nymphomane, une pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gitinoise et menteuse par-dessus le marché. Sur le Web, elle jase politique, faits divers sexualo-macabres/cocasses et raconte des orgies et perversions en tout genre. Dans les librairies, elle fait un carton avec le Carnet écarlate, des fragments érotiques lesbiens publiés par les Éditions remue-ménage. Telle une succube, Anne Archet préfère vivre dans l’ombre, alors on a fait une entrevue toute virtuelle.

À bâbord ! : Je t’ai d’abord découverte sur la toile grâce au « Blog flegmatique d’Anne Archet » où tu parles – entre autres – d’anarchie. J’ai ensuite découvert l’autre blogue : « Lubricités – Les cahiers d’Anne Archet » dans lequel tu étales sans vergogne mots cochons et histoires érotiques. Pour toi, quel est le lien entre le sexe et la politique ?

Anne Archet : Wow. On part en lion, hein. Et dans le sérieux, par-dessus le marché… moi qui pensais que tu allais me demander mon opinion sur Fifty Shades of Boredom. Je vais me concentrer sur le « pour toi », parce que sinon, je vais commencer à parler de DSK et on ne sera pas sorti de l’auberge.

La politique, si on la définit comme la gestion institutionnalisée des rapports entre les individus considérés comme des citoyens (autrement dit, l’État et le gouvernement), ne m’intéresse pas beaucoup. Non, je dirais plutôt : c’est une forme d’oppression qui est à combattre par tous les moyens – et surtout pas les moyens « démocratiques », cette arnaque qui participe depuis des siècles à notre asservissement. Le lien que la politique entretient avec le sexe, dans ces conditions, est celui de réguler (et, inévitablement, réprimer) les modalités de sa pratique et de ses expressions – ce qui, de mon point de vue, est la plupart du temps une mauvaise idée.

Cela dit, je ne suis pas de celles qui considèrent la sexualité comme une pulsion biologique qui se situe à l’intérieur de l’individu – et donc à l’extérieur du champ social. Je ne crois pas non plus qu’elle soit par nature positive, saine et naturelle, une pulsion vitale dont la répression sociale empêche l’expression de la nature profonde de l’individu. Pas plus que je ne crois qu’elle soit par nature négative, source de péché et de désordre. Et surtout, je ne comprends pas la sexualité comme méthode révolutionnaire. J’ai abandonné depuis longtemps l’idée qu’une vérité immanente se trouve dans la sexualité, qu’elle soit marquée par le péché ou l’émancipation. J’ai aussi abandonné l’idée qu’il existe quelque chose qu’on appelle « la sexualité ». Il existe plutôt des sexualités multiples, des sexualités dominantes et des sexualités marginalisées.

Autrement dit, la sexualité est une construction. Son sens et ses normes sont intimement liés aux structures de la société dans laquelle elle se joue. La culture, les rôles sexuels et de genre, les relations de classes, les divisions raciales et ethniques pèsent lourdement sur le comportement sexuel des individus, sur ce qu’ils considèrent comme excitant ou non, sur leurs scripts sexuels, sur ce qui pour eux et elles est pervers, condamnable et licencieux.

Selon moi, ce qui relie la politique et la sexualité, c’est le projet d’élaborer de nouveaux modes d’interaction et d’association amoureuse basés sur une sensibilité à la nature sociale de l’identité sexuelle, des critères du choix sexuel, du sens du plaisir et du consentement, et des relations entre la sexualité et le pouvoir. Dégager les sexualités de l’emprise des dispositifs du pouvoir. Bref, le projet nietzschéen de la création de nouvelles valeurs.

Ok, est-ce que j’ai réussi à endormir tout le monde ou je continue ?

ÀB ! : Pour toi, écrire de la pornographie, c’est un acte purement jubilatoire et masturbatoire ou il y a des motivations connexes ?

A. A. : On n’écrit pas pour mille raisons, mais pour une seule : parce qu’on n’a pas le choix. Sincèrement, si je le pouvais, je ferais autre chose. Je collectionnerais les couvercles de pots de yogourt, tiens. Ou alors, je vendrais des fonds communs de placement. Ce serait plus simple et surtout plus bénéfique pour ma santé mentale. Hélas, je n’ai pas le choix, alors j’écris.

Quant aux thèmes que j’explore, ce n’est pas un choix non plus. Il n’y a que deux choses qui m’intéressent : le sexe et la liberté. Je voudrais bien écrire des odes aux couvercles de pots de yogourt ou des sonnets sur les fonds communs de placement, mais je n’y arriverais tout simplement pas.

ÀB ! : Une question, pourquoi « pr0nographe » ?

A. A. : En leet (qui est le jargon des hackers et des pirates informatiques), la pornographie s’écrit « pr0n ». Puisque je fais de la pornographie en ligne, je suis donc une pr0nographe.

ÀB ! : Contrairement à la porno de Yaourtporn, le plaisir partagé et consensuel est toujours au centre de tes histoires, qui présentent toutes les configurations possibles. Ce n’est pas un peu révolutionnaire ça ?

A. A. : J’espère sincèrement que le consentement n’est pas révolutionnaire. Après toutes ces décennies de féminisme, ça ne devrait plus être un objet de lutte ; ça devrait être la base, le point de départ de toutes nos aventures. Cela étant dit, je ne suis pas folle ; je sais que le consentement ne va pas encore de soi ni dans la réalité ni dans la littérature. Alors je ferme les yeux, je bouche mes oreilles et je peins un monde où toutes et tous copulent comme ils l’entendent dans la pleine souveraineté de leur être. Je ne sais pas si c’est un geste militant, je ne sais pas non plus si ça fait une différence dans le grand arrangement mondial des corps, mais c’est ce que je fais.

Finalement, la réponse est encore la même : je n’y peux rien, le viol, le mépris et l’agression ne m’excitent pas du tout – mais tout le reste, oui, sans exception.

ÀB ! : Anne Archet a-t-elle des limites ?

A. A. : Tu parles si j’en ai. Je n’ai que ça. Il n’y a pas un seul moment de mon existence où je ne m’écrase pas le nez contre l’une d’elles. Dès que j’essaie de vivre un peu : paf ! La limite en pleine gueule. Il en faut du cache-cerne pour couvrir toutes ces ecchymoses.

ÀB ! : Après une collaboration avec un quotidien (Le Devoir, spécial Saint-Valentin), tu as écrit sur ton blogue : « Les mots de la sexualité, encore en 2015, restent puissants. Malgré tout ce qu’on en dit, malgré cette culture soi-disant hypersexuée, malgré la pr0n accessible gratos à toute heure du jour et de la nuit, malgré qu’ils existent dans la langue française depuis des siècles, malgré qu’ils soient restés les mêmes depuis des siècles, malgré qu’on les répète depuis des siècles et malgré que nous les ayons tous et toutes entendus mille fois depuis la cour d’école jusqu’à l’hospice, la puissance incroyable des mots cochons ne s’est pas encore émoussée. Ils brûlent encore la rétine et transpercent encore les tympans. Ils ont encore le pouvoir de remuer les sangs et de mettre le rouge au front. Et ça, je dois vous avouer que ça me procure un indicible bonheur. » Une réflexion là-dessus ?

A. A. : Il y a des gens qui s’époumonent contre le phénomène de l’hypersexualisation. Moi, ça me fait doucement rigoler. Notre société n’est pas du tout hypersexuée, elle est seulement hyperHÉTÉROsexuée. Le puritanisme à deux balles revient au galop dès qu’on ose explorer des formes d’érotisme qui ne font pas partie de ce qui excite l’homme cisgenre hétéro moyen. Montrez deux hommes qui s’embrassent et ça hurle de dégoût sur toutes les ondes radiophoniques privées au nord du Rio Grande. Montrez de magnifiques corps trans ou obèses ou poilus ou qui dévient légèrement des canons de beauté en vigueur et ce sera le gerbe-o-thon sur les réseaux sociaux. Sortez du cadre homme conquérant/femme proie et écoutez les cris d’indignation.

Je te jure, on n’est pas sorti de l’auberge.

P.-S.

Photo : Mélanie Dion

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