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International

Quand la Chine d’en bas s’éveille

Pierre Beaudet

Les échos parcimonieux qu’on entend sur la Chine nous font penser à un pays industrieux où le développement économique spectaculaire repose sur des ateliers de misère où s’entassent des centaines de milliers d’ouvriers et surtout d’ouvrières. C’est l’image d’une Chine « atelier du monde » où les capitalistes chinois avec leurs copains des multinationales règnent sans partage.

En réalité, cette projection atrophiée découle de beucoup d’ignorance et même d’une réelle tentative de diaboliser la Chine dans un contexte où se fait sentir dans notre monde chaotique une odeur de nouvelle Guerre froide. Dans le clash des civilisations, Samuel Huntingdon, l’inspirateur des néoconservateurs états-uniens, présente la Chine comme un « ennemi mortel », une puissance émergente qu’il faudra bien, un jour, abattre pour préserver la domination des États-Unis. C’est pour démêler ces questions et bien d’autres que les Nouveaux Cahiers du socialisme ont organisé à Tunis en mars dernier un séminaire dans le cadre du Forum social mondial (FSM). Le titre du séminaire indiquait le sens de l’initiative : Alter Chine. Une quinzaine de camarades chinois sont donc venus à Tunis pour nous éclairer.

Capitalisme made in China

La Chine est un des moteurs du développement capitaliste dans le monde actuel. C’est non seulement la production manufacturière chinoise qui occupe maintenant le premier rang dans le monde, mais toutes sortes d’autres secteurs y compris la haute technologie et la finance, ce qui fait de la Chine une puissance « émergente ». Ce capitalisme made in China est « organisé » par le Parti communiste chinois en symbiose avec l’appareil d’État et une nouvelle bourgeoisie privée qui accapare la plus grosse partie des revenus. D’après la Banque mondiale, en 2005, 10 % des foyers les plus riches possédaient 31 % du total des revenus, tandis que les 10 % les plus pauvres n’en avaient que 2 %. Cette accumulation spectaculaire repose sur l’exploitation intense de millions de travailleurs·euses, dont 50 millions de migrant·e·s internes qui affluent des régions rurales vers les centres industriels à l’ouest et au sud du pays. Ces migrant·e·s sont souvent les damnés de la terre, avec des salaires encore plus bas et, surtout, des conditions de travail et de vie misérable.

L’explosion des luttes ouvrières

Devant cette situation, les conflits de travail se multiplient. Difficiles à comptabiliser, des grèves éclatent à tout bout de champ, probablement autour de 200 000 par an. Ce nombre est très approximatif parce que la plupart des actes de résistance ouvrière ne sont pas documentés.

Mais depuis 2010, la boîte de Pandore a été ouverte lors de la fameuse grève de Honda à Nanhai, dans le sud du pays où se concentrent toutes sortes de mouvements sociaux. Dans cette usine ultra moderne, 2 000 jeunes ouvriers ont cessé le travail après avoir compris, en naviguant sur Internet, que cette entreprise enregistrait d’énormes profits dans ses usines chinoises et que les travailleurs japonais à l’emploi de Honda bénéficiaient de salaires 50 fois supérieurs pour le même travail. Fait à noter, ces grévistes ont compris qu’ils pouvaient frapper toute la chaîne de production puisque le système japonais (dit just-in-time) implique une synchronisation au quart de tour de l’ensemble du dispositif. Au bout de quelques jours, quatre usines et 250 entreprises fabriquant des pièces étaient paralysées avec plus de 25 000 travailleurs en cessation de travail. Cette grève conduite par les ouvriers à la base en dehors du syndicat « officiel » s’est terminée par une spectaculaire victoire (22 % d’augmentation des salaires). Par la suite, ce mouvement a contaminé une grande partie du sud de la Chine, notamment la populeuse province de Guangdong, bien connue pour ses traditions rebelles.

Une nouvelle génération rebelle

Selon le chercheur Minqi Li, ce sont des mouvements très locaux où le rapport de force est souvent en faveur des ouvriers ; l’économie chinoise chauffe encore à bloc, il faut que la production sorte. Par ailleurs, le gouvernement tente de rééquilibrer les choses au niveau macro-économique en favorisant l’extension du marché interne (diminuant ainsi la dépendance face aux exportations), ce qui veut dire que l’augmentation des salaires peut contribuer au développement économique. C’est un peu, sans exagérer la comparaison, ce qui est arrivé dans les pays capitalistes après la Deuxième Guerre mondiale, dans le sillon des politiques keynésiennes. Selon Tiejun Wen et Xue Cui, des chercheurs des universités de Beijing et de Chongqing, le Parti/État est conscient que cette transformation peut éviter au capitalisme chinois de tomber dans la crise comme cela est le cas presque partout ailleurs.

Mais ces facteurs n’expliquent pas tout. Une nouvelle génération de leaders ouvriers, pour la plupart jeunes et éduqués, arrive dans le décor. Ils sont souvent bien branchés et informés, alimentés par des sites Internet dissidents comme le China Labour News, une ONG basée à Hong Kong qui dispose de tout un réseau de correspondants dans le sud de la Chine [1]. Il devient alors difficile pour l’État autoritaire chinois de tout contrôler et d’empêcher cette agitation ouvrière informelle, dispersée et mobile. Han Dongfang, un infatigable défenseur des droits des travailleurs, rapporte des tas d’initiatives où les travailleurs·euses reprennent en mains leur entreprise. Ils utilisent à leur avantage des clauses de la constitution et des lois qui sont encore en partie du moins des vestiges de la révolution de 1948. Ailleurs, des travailleurs·euses s’opposent aux patrons des usines privatisées comme à Tonghua Steel (province du Jilin), où des batailles rangées sont survenues entre les 12 000 grévistes et les autorités. Un patron a même été tué, mais le Parti communiste, devant l’ampleur de la détermination ouvrière, a préféré calmer le jeu et l’entreprise a finalement cédé devant les revendications ouvrières. Depuis, le processus de privatisation dans cette province est au ralenti.

Nouvelles conflictualités, nouveaux débats

En 1966, les ouvriers et les étudiants étaient montés à l’assaut de la « bourgeoisie rouge » dans ce qui avait été appelé la Révolution culturelle, qui était en réalité le retour des luttes de classes. Après la fin de l’ère maoïste, cette bourgeoisie est revenue en force, d’où le succès du capitalisme made in China. Trente ans plus tard cependant, une nouvelle conflictualité prend forme. Malgré ses tentatives de réforme, le Parti/État reste aligné sur le projet d’accumulation. L’autoritarisme du régime reste un rempart considérable, mais n’est plus étanche comme il l’a été à une autre époque. Aussi, les multitudes ouvrières et paysannes sont loin d’être passives. Les victoires enregistrées ces dernières années, lors des grèves notamment, donnent confiance à un nouveau mouvement de masse en émergence. Cependant, ce mouvement n’a pas encore acquis sa propre identité, au-delà des revendications multiples qui pénètrent de plus en plus la conscience populaire, y compris les couches moyennes dans les villes. Le « socialisme » ayant été identifié au Parti communiste ne peut plus être un emblème attrayant. C’est ce qui explique qu’apparaissent ici et là les contours d’un « néo-socialisme » parfois appelé un « nouveau maoïsme », pas tellement par nostalgie pour un âge d’or mythique, mais par défi face aux dominants actuels.

À Chongqing notamment, une ville de 10 millions d’habitants au sud de Shanghai, un réseau dense d’associations a forcé la municipalité à négocier dans des domaines d’aménagement urbain selon le sociologue Zhiyuan Cui. Des mouvements écologistes également fleurissent autour de nombreux enjeux urbains et ruraux comme la protection des cours d’eau. Dans cette effervescence, un nouvel intérêt apparaît en Chine autour des idées et des pratiques de l’altermondialisme. Dans son journal bimensuel La nouvelle Internationale, le militant Shenjing Lin insiste depuis quelques années pour une reconnexion entre ces mouvements et les initiatives populaires dans le reste du monde, d’où la participation chinoise inédite au FSM. Les rencontres ont permis de briser la glace à bien des niveaux et tout le monde s’est dit que le prochain FSM à Montréal en août 2016 irait encore plus loin.

Dans cette effervescence, un nouvel intérêt apparaît en Chine autour des idées et des pratiques de l’altermondialisme. Dans son journal bimensuel La nouvelle Internationale, le militant Shenjing Lin insiste depuis quelques années pour une reconnexion entre ces mouvements et les initiatives populaires dans le reste du monde, d’où la participation chinoise inédite au FSM. Les rencontres ont permis de briser la glace à bien des niveaux et tout le monde s’est dit que le prochain FSM à Montréal en août 2016 irait encore plus loin.

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