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Jacques Rancière

Le spectateur émancipé

Lu par Martin Jalbert

Martin Jalbert

Jacques Rancière , Le spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008, 145 p.

L’homme est un animal parlant capable de tenir pour contingent ce qu’il peut aussi tenir pour nécessaire : tel est peut-être le fondement anthropologique de la pensée de Jacques Rancière. C’est d’ailleurs à cela qu’il travaille lui-même : faire apparaître les nécessités posées par d’autres comme des réalités qui pourraient ne pas être. Quelle nécessité, quelle contingence ? Celles qui concernent au premier chef l’égalité et l’inégalité : contre les discours qui agencent des présupposés inégalitaires, Rancière ne postule pas seulement la contingence des inégalités censées aller de soi, il réaffirme l’égalité radicale et l’universalité des capacités – de pensée, de parole, d’action, etc. Ce qui occupe ici le philosophe, ce sont d’abord les discours qui, de Platon à Guy Debord, supposent que le spectateur est un être passif qui ne pense pas, n’analyse pas et ne sait pas vraiment voir ce qu’il voit. Rancière dispose le donné autrement : voir n’est pas le contraire d’agir et de comprendre.

Qu’ils traitent de l’évolution de l’art critique ou de la question des images de l’intolérable (génocides, guerres, apartheid, etc.), les textes de ce recueil sont tous traversés par le principe de l’indécidabilité des effets d’une œuvre sur un spectateur, auquel ils opposent l’idée du travail esthétique comme déplacement du cadre des perceptions des données communes. Aux pratiques artistiques se présentant comme la réalisation anticipée de leur effet (transmission d’un sentiment de révolte, action directe dans le réel des rapports de pouvoir, recréation de liens communautaires, etc.), Rancière oppose – et préfère – des œuvres qui, ne prétendant pas passer de l’autre côté des images ou des mots, n’en redessinent pas moins des configurations du visible, du dicible et du faisable, ouvrant ainsi « des passages possibles vers de nouvelles formes de subjectivation politique ». « On ne passe pas de la vision d’un spectacle à une compréhension du monde et d’une compréhension intellectuelle à une décision d’action. On passe d’un monde sensible à un autre monde sensible qui définit d’autres tolérances et intolérances, d’autres capacités et incapacités. »

D’ouvrage en ouvrage, qu’il y soit question d’histoire, de philosophie, de politique, de littérature ou d’art, le travail de Rancière ne cesse de prolonger ce double geste à la base de l’émancipation qui consiste à tenir pour contingent ce que d’autres tiennent pour nécessaire et à déplacer les évidences de manière à ouvrir la voie vers de nouvelles capacités et de nouveaux possibles.

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