De la solidarité latino-américaine

Des {focos} aux forums

Christian Brouillard

Dans son roman La consagración de la primavera (Le sacre du printemps), l’écrivain cubain Alejo Carpentier tissait une trame historique qui, débutant en 1937 dans le fracas de la guerre d’Espagne, se terminait sur les plages de Playa Girón à Cuba en 1961. Soulignant l’importance historique de cette première victoire d’une nation latino-américaine face à l’impérialisme états-unien, l’auteur montrait ainsi toute l’importance, au niveau de l’imaginaire, que la révolution cubaine a pu prendre dans le monde, inspirant des mouvements de solidarité au même titre que la révolution espagnole à la fin des années 1930. Similitudes certes mais aussi ruptures, car entre le conflit espagnol et la révolution des sierras, un changement s’opère, non seulement en terme d’espace mais aussi, point essentiel, au niveau des sujets porteurs du changement social. Ce glissement n’est pas sans conséquences sur le type de solidarité qui va se nouer durant cette période. On pourrait ajouter que le trait dominant de la séquence historique allant des années 1960 jusqu’à nos jours est une perpétuelle remise en cause des modèles révolutionnaires et des formes de solidarité qui leur sont liées.

Un, deux, trois, mille Vietnam ?

Alors que la Guerre froide, au cours des années 1950, battait son plein, le camp socialiste (URSS et démocraties dites populaires) remisait aux oubliettes le schéma de la révolution mondiale qui l’avait jusqu’alors inspiré, schéma développé aux lendemains de la révolution russe et qui assignait à un état-major mondial (le Komintern ou Troisième Internationale) le rôle d’impulser les mots d’ordre de lutte et de développer la solidarité entre les diverses sections nationales [1]. Il s’agissait maintenant pour les partis communistes nationaux de trouver leur propre voie (officiellement du moins…) tout en continuant à s’appuyer, pour l’essentiel, sur la classe ouvrière. Pourtant, la victoire en 1949 de la révolution chinoise et celle des Vietnamiens contre la France en 1954 indiquaient qu’un nouvel acteur apparaissait sur la scène mondiale : le tiers-monde ou les pays du Sud.

La Conférence des Pays non alignés de Bandung, en 1955, qui réunissait les représentants de 29 pays d’Afrique et d’Asie, allait mettre ce nouvel acteur sous les feux de la rampe tout en révélant, déjà, les dissensions qui le taraudait ; dissensions entre ceux plus proches de l’Ouest et ceux ralliés au socialisme. La révolution cubaine de 1959 devait apporter de l’eau au moulin de ceux qui préconisaient la voie révolutionnaire dans l’affirmation des peuples du Sud, et cela, d’une manière autonome. De fait, la révolution cubaine était, par bien des aspects, « hérétique » : réalisée par un mouvement populiste (le Mouvement du 26 juillet) en dehors des organisations traditionnelles (comme le Parti communiste), forgeant au cours de la lutte une armée de guérilla qui cristallisera l’alliance sociale permettant de chasser la dictature de Fulgencio Baptista. Rupture donc avec le modèle traditionnel, mais continuité avec la tradition historique cubaine où la référence à José Marti et son appel à une révolution latino-américaine (l’Amérique latine étant Nuestra Patria) sont sans cesse martelés. Celui qui a incarné le mieux cet appel à une solidarité de lutte à travers le continent, c’est Ernesto « Che » Guevara.

Dans son discours de 1965 à Alger, le Che, fustigeant la mollesse de l’URSS et de la Chine dans leur soutien au Vietnam en lutte contre les États-Unis, appelait à une solidarité effective avec son célèbre slogan : « créer un, deux, trois, mille Vietnam ». Romantisme sans doute, mais l’année suivante, avec la Conférence tricontinentale [2], les Cubains vont participer à une tentative plus développée afin de concrétiser cette solidarité. Débouchant sur la création de l’Organisation de solidarité avec les peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (OSPAAAL) ainsi que l’Organisation latino-américaine de solidarité (OLAS), cette initiative va malheureusement s’enliser sous les coups de la contre-offensive impérialiste et de l’assassinat de nombreux leaders tiers-mondistes : Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Mehdi Ben Barka et finalement le Che. L’OSPAAAL ne devait d’ailleurs pas se relever de tous ces coups, disparaissant vers la fin des années 1960.

De son côté, la direction cubaine a reporté ses espoirs sur l’OLAS. À la réunion de cette organisation en août 1967, Cuba allait réaffirmer des thèses pour le moins hétérodoxes (consignées en bonne partie dans le livre de Régis Debray, Révolution dans la révolution ?), soulignant le fait que la révolution latino-américaine était essentiellement paysanne et que les foyers de guérilla (focos) étaient le véhicule par lequel pouvait se réaliser l’alliance des classes populaires.

Voie chilienne et sandinisme

Trois ans plus tard, tout cela semble du passé. L’OLAS disparaît, les mouvements de guérilla connaissent une sérieuse crise et Cuba se rapproche de l’URSS alors que l’expérience chilienne, initiée par l’élection en septembre 1970 de l’Unité populaire, semble ouvrir de nouvelles avenues. Nouvelles ? Pas tout à fait, car la « voie chilienne au socialisme » s’appuie sur l’alliance des partis politiques de gauche et sur la mobilisation syndicale. Retour à une certaine orthodoxie qui séduira, entre autres, le Parti communiste français engagé, à l’époque, dans un processus d’union de la gauche, ainsi que les syndicats québécois. Cela explique aussi le caractère « très syndical et politique » de la solidarité avec l’expérience chilienne [3]. La guérilla est loin…

Pourtant, alors que l’expérience chilienne se termine par un coup d’État et que se multiplient les dictatures militaires en Amérique latine, la victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua, en 1979, signalait le retour des guérillas mais sur un nouveau mode. Car la révolution nicaraguayenne est, elle aussi, hétérodoxe : issue à la fois d’une lutte armée, d’une grève générale et d’une mobilisation de mouvements sociaux comme celui des femmes, des jeunes et des chrétiens. Ce caractère polymorphe du processus révolutionnaire va se traduire par un mouvement de solidarité multiple, s’étendant par la suite aux autres luttes touchant l’Amérique centrale. Rupture décisive car la solidarité ne touche plus seulement le champ des questions ouvrières ou paysannes mais, maintenant, celui des « nouveaux mouvements sociaux » : les femmes, les jeunes, l’écologisme, les Premières nations, etc.

Les réseaux de solidarité avec l’Amérique centrale auront sans doute permis d’empêcher un engagement massif de la puissance militaire états-unienne dans la région. Cependant, les processus de démocratisation qui se développeront au début des années 1990 en Amérique centrale, dans le Cône sud ou au Brésil n’aboutiront qu’à créer des « démocraties contrôlées », taillées dans le moule des politiques néolibérales avec les conséquences sociales désastreuses que l’on connaît.

Créer un, deux, trois, mille forums sociaux…

Face à l’ordre néolibéral qui semble incontesté (impression renforcée par la disparition, au niveau international, de la pseudo-alternative que représentait l’URSS), des résistances vont rapidement surgir, comme la révolte zapatiste au Mexique à partir de janvier 1994. Interpellant la planète entière grâce à l’utilisation d’Internet, les Zapatistes seront les initiateurs d’un des premiers réseaux de lutte contre le néolibéralisme et la mondialisation. Cette remontée des luttes sociales, avec ses retombées politiques, explique sans doute le fait que le premier Forum social mondial se soit tenu à Porto Alegre, au Brésil, en 2001 [4]. Issus de la mouvance altermondialiste, les forums concrétisent une forme de solidarité qui, tout en reprenant certains acquis de précédents mouvements de solidarité comme celui avec l’Amérique centrale, tente de dégager un espace d’autonomie face aux partis politiques et aux États dans l’élaboration d’alternatives plus ou moins radicales. C’est ce que résume Christian Delarue par ces mots : « Par nature, l’altermondialisme est une forme nouvelle d’internationalisme dont la particularité par rapport aux quatre internationales qui l’ont précédé est de ne pas être soumis à un centre qui dicte la pensée et les actes. L’altermondialisme est en soi un rejet de la forme d’action proposée par le léninisme et pratiquée par les deux internationales qui s’en sont réclamées. Les altermondialistes récusent les organisations hiérarchiques pyramidales. Ils fonctionnent en réseaux [5]. »

Le risque ici, dans la foulée du rejet des partis et des États, c’est d’évacuer la dimension politique du travail de solidarité. Or, en Amérique latine, on est déjà passé de la résistance à l’élaboration d’alternatives au capitalisme en se plaçant sur le terrain politique, que ce soit au Venezuela, en Bolivie ou en Équateur. Le défi qui se pose alors aux mouvements de solidarité, c’est de prendre en compte cette dimension politique et d’en donner une information la plus large, sans pour autant abdiquer une distance critique face à des gouvernements, même dits « de gauche ».

P.-S.

Christian Brouillard

NOTES

[1] Il est évident que nous parlons ici d’une position officielle, car la solidarité du mouvement communiste avec l’Espagne, dans les faits, répondait moins à une volonté de soutenir un processus révolutionnaire que d’aménager les intérêts étatiques de l’URSS…

[2] Là-dessus, Mehdi Ben Barka en héritage : de la Tricontinentale à l’altermondialisme, Syllepse, Paris, 2007.

[3] Dix années de solidarité avec l’Amérique latine, SQAL, Montréal, 1983, p. 13.

[4] Bernard Cassen, au sujet de l’origine des forums, en donne une interprétation dans son livre Tout a commencé à Porto Alegre... Mille forums sociaux, 1001 nuits, Paris, 2003.

[5] Christian Delarue, « L’altermondialisme et internationales communistes ensemble », 8 janvier 2008, en ligne sur www.local.attac.org.

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