Dossier : Le populisme de gauche.

Dossier : Le populisme de gauche, à tort ou à raison ?

Ce que n’est pas le populisme de gauche

Les débats autour de la notion de populisme de gauche sont très souvent condamnés avant même qu’ils n’aient lieu, tant cette notion elle-même est connotée négativement. À droite comme à gauche, on semble l’associer à une forme de danger, que ce soit celui d’une excitation des bas instincts de la populace ou bien celui d’une dérive autoritaire d’un appareil politique par rapport à sa base.

Le populisme de gauche n’est pas un appel aux bas instincts. C’est peut-être la critique la plus souvent entendue, dans l’une ou l’autre de ses déclinaisons : le populisme de gauche ne fonctionnerait qu’à coups d’exagérations et de caricatures pour stimuler le pathos politique d’une population largement ignorante des finesses inhérentes aux différents enjeux. Cette critique est proférée depuis une position de soi-disant neutralité, de centrisme libéral ou de technocratie bienveillante. Dans tous les cas, on cherche à protéger le peuple contre lui-même, ce qui laisse transparaître un certain mépris.

Éviter les caricatures

D’autant plus que cela s’accompagne d’un rapprochement avec des figures de droite autoritaire : Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, même combat. Dans son livre La raison populiste, Ernesto Laclau met le doigt sur ce problème, qui en révèle un autre : cette caricature masque le fait qu’il n’y a rien derrière – le plus souvent, hormis le jugement de valeur. Les gens qui colportent une telle conception sont incapables de fournir une définition claire de ce qu’est le populisme (qu’il soit de gauche ou non). Or, Laclau et Chantal Mouffe nous en offrent une : il s’agit d’une approche politique d’abord langagière, symbolique qui consiste à articuler différentes demandes selon une logique « équivalentielle » pour ensuite les placer en opposition avec le cadre actuel du pouvoir selon une logique antagonistique.

En lui-même, le populisme n’a pas de contenu : il rassemble différents groupes politiques (par exemple, les femmes, les immigrant·e·s, les travailleuses et travailleurs, les LGBTQ) qui partagent un même adversaire au pouvoir. Le contenu dépend des personnes et des groupes qui sont rassemblés. En somme, trouver un dénominateur commun entre différentes luttes politiques ne signifie pas que celui-ci doit être le plus petit possible.

Un travail discursif

Le populisme de gauche n’est pas une théorie de l’organisation politique. Cette critique, que l’on entend parfois dans les cercles de gauche, tend à faire le rapprochement entre l’approche symbolique du populisme de gauche et la structure de certains partis ou mouvements qui s’en sont réclamés (ou à qui on a collé l’étiquette). Ainsi, le fait que, dans des organisations telles que Podemos ou La France insoumise, le pouvoir soit concentré au sommet serait consubstantiel à la logique populiste. Or, bien malin qui trouvera une proposition de structure institutionnelle chez Laclau et Mouffe. Bien sûr, la gauche peut et doit apprendre de ses erreurs, et un regard critique doit être porté sur les structures autoritaires là où elles existent, mais ce travail sera d’autant mieux mené s’il évite de mêler les concepts. Pour la clarté de l’analyse et du débat, il faut donc éviter ce rapprochement paresseux entre le populisme de gauche en tant qu’approche communicationnelle et les questions de distribution du pouvoir au sein des structures politiques.

Le populisme de gauche n’est pas un phénomène nouveau. Cette idée ressemble un peu à la précédente, car on associerait le populisme de gauche avec certains partis ou mouvements nés au cours de la dernière décennie – comme si la gauche n’avait jamais été populiste auparavant (ou à de rares occasions, comme le Parti communiste français sous la gouverne de Georges Marchais). Or, la construction d’une hégémonie politique par la gauche en suivant la double logique équivalentielle et antagonistique remonte aux origines mêmes des mouvements socialistes, comme le montrent Laclau et Mouffe dans Hégémonie et stratégie socialiste. Certaines formes de marxisme ont longtemps souffert d’un essentialisme de classe – comme si « la classe » était un sujet politique homogène qui ne demandait aucun effort de rassemblement –, et c’est cet essentialisme que les auteur·e·s démontent.

Ce à quoi invitent Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, ce à quoi ils travaillent à la suite d’Antonio Gramsci, c’est une façon de lier entre eux les enjeux de dépossession, d’oppression au sein de cette pluralité diverse et souvent hétérogène que l’on peut appeler « société ». N’est-ce pas précisément le travail de la gauche que de fédérer toutes ces revendications frustrées, bloquées par la domination d’une minorité dans l’ordre actuel des choses ? Alors, osons une proposition choquante : la gauche se doit d’être populiste si elle veut être.

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