Mobilisation climatique. Retomber en amour avec la grève

No 82 - janvier 2020

Environnement

Mobilisation climatique. Retomber en amour avec la grève

Le 27 septembre dernier, le Québec a été secoué par sa première grève générale pour dénoncer l’inaction gouvernementale face aux changements climatiques. L’appel à l’interruption des activités quotidiennes a été entendu par des centaines de milliers de Québécois·es. Près d’un demi-million de personnes ont défilé dans les rues de Montréal dans le cadre de la plus grande manifestation de cette journée mondiale pour le climat.

Évidemment, le contexte international, l’appui populaire à la cause climatique et la présence de Greta Thunberg à Montréal ont permis de donner une forte résonance à la mobilisation du 27 septembre. Mais tout cela ne suffit pas à expliquer pourquoi cette manifestation a été la plus grande de l’histoire du Québec. Un important travail de coalition de la quasi-totalité des grandes institutions de gauche de la province ainsi qu’un appel à une grève sociale pour le climat semblent avoir permis à cette manifestation d’atteindre l’ampleur qu’elle a eue.

Un moyen qui n’a pas pris une ride

Le 27 septembre dernier, c’est plus de 550 000 personnes qui ont été touchées par les grèves climatiques au Québec. Cette grève sociale a pris la forme de grèves syndicales, étudiantes et communautaires, ainsi que de nombreuses fermetures de commerces et annulations de cours à tous les cycles d’études. En plus d’avoir directement libéré les étudiant·e·s et employé·e·s syndiqué·e·s qui ont voté pour la grève, le mouvement a exercé une pression plus large sur d’autres établissements (écoles, cégeps, universités, organismes communautaires et commerces). En effet, dans un geste sans précédent, la CSDM, plus des deux tiers des cégeps et la majorité des universités ont décidé de suspendre leurs cours en réponse à des pressions de leur communauté dans le but de faciliter la participation des membres de leur communauté aux manifestations.

Après l’adoption de mandats de grève par certains syndicats et la reprise de nos revendications par plusieurs autres, des directions de cégep ont par la suite décidé de lever les cours. S’il est possible que certaines directions aient réellement jugé important de participer à cette journée, quelques-unes d’entre elles pressentaient sûrement l’élargissement du mouvement de grève et ont cherché à minimiser l’impact logistique de cette journée en levant les cours.

Autrement dit, c’est en réaction à la grève – et dans certains cas à son éventualité – que le 27 septembre s’est imposé comme une « journée pour l’environnement » et que des employeurs et des directions d’école ont suspendu leurs activités quotidiennes, libérant ainsi autant de personnes pour aller manifester.

Si ces réponses institutionnelles ont contribué positivement à la mobilisation massive, la création d’un mouvement combatif et autonome ne peut pas dépendre de ces appuis. Devant l’ampleur des défis sociaux et climatiques auxquels nous faisons face, nous ne pourrons pas toujours compter sur l’approbation de notre patron pour revendiquer des solutions à la hauteur de la crise.

Grève climatique

La réussite du 27 septembre a rappelé avec succès le pouvoir de mobilisation d’une grève sociale. Étant donné que l’adversaire politique dans le cadre d’une grève climatique n’est pas directement l’employeur, les relations avec celui-ci dans la lutte contre les changements climatiques ont été inédites et pour le moins ambiguës. Les directions de cégep, par exemple, peuvent-elles être considérées comme des alliées temporaires dans cette lutte ? Comment repenser la relation entre salariés et employeurs dans ce contexte ?

Considérant le fort appui populaire que la cause reçoit dans l’espace public, on peut s’attendre à ce que l’employeur cherche à s’arroger une forme de capital de sympathie environnemental et à dissimuler l’opposition traditionnelle entre patrons et salariés. Il n’est pas étonnant d’ailleurs que les personnes en situation de pouvoir cherchent à nier l’existence de ces mêmes rapports de pouvoir qui les avantagent. Ce n’est pas tous les jours qu’un premier ministre participe à une manifestation contre l’inaction de… son propre gouvernement !

Dans la « gestion » du 27 septembre, les employeurs se sont cependant montrés relativement conciliants. Ils ont reconnu la grève de leur syndicat même si celle-ci n’était pas prévue dans le Code du travail, ont collaboré dans certains cas à la planification d’activités locales qui ont précédé la manifestation, et aucune sanction n’a encore été concrétisée à l’égard des syndicats qui ont voté pour la grève. D’ailleurs, il importe de noter que même si la grève du 27 septembre ne s’inscrivait pas dans le Code du travail, elle n’a donné lieu à aucune poursuite juridique, et conséquemment, n’a pas été déclarée illégale.

À cet égard, il aurait été pour le moins contradictoire pour les employeurs de sanctionner leurs employé·e·s pour préjudice ou service non rendu, alors que ce qui était attendu d’eux et elles dans le cadre d’une « journée institutionnelle » pour le climat était de participer aux mêmes activités prévues dans le cadre de la… grève ! Cette position inédite dans laquelle se sont retrouvés plusieurs syndicats témoigne des défis à venir dans les relations entre employeurs et employé·e·s dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques.

Si les employeurs se sont montrés relativement accommodants dans la « gestion » du 27 septembre, rien ne nous indique cependant que ce sera toujours le cas. Par exemple, certaines directions de cégep se sont fait une joie d’accoler une jolie petite planète Terre sur le calendrier scolaire en date du 27 septembre, mais les menaces de coupes dans les salaires en cas de grève ne pesaient pas moins lourdement sur les épaules de leurs enseignant·e·s. Après tout, c’est ce même patron qui a le pouvoir de sanctionner le syndicat en cas de grève sociale.

Ils ont bien voulu que nous soyons « tous ensemble pour le climat » pour reconnaître l’urgence climatique et organiser des activités de sensibilisation sur nos lieux de travail, mais en sera-t-il de même si nous osons revendiquer des choses aussi « dangereuses » qu’un revenu maximum ? Un revenu minimum garanti couplé à des mesures agressives d’écofiscalité progressive ? Qu’en serait-il si nous options pour la désobéissance civile ?

Ce sera bien là un des principaux défis des prochaines mobilisations : rallier le plus grand nombre d’organisations et de personnes à notre cause, tout en rappelant l’existence d’adversaires politiques qui ont des intérêts la plupart du temps opposés aux nôtres. Si nous devons chercher à être « tous ensemble pour le climat », rappelons tout de même que la lutte contre les changements climatiques est avant tout une lutte contre l’inaction en la matière.

Pour une contestation en bonne santé

Pour que la lutte contre les changements climatiques soit victorieuse, nous aurons besoin d’infrastructures de contestation en bonne santé, notamment des organisations réellement démocratiques, le respect de l’expérience et de la tradition militante, une coordination formelle entre les organisations afin de faire front commun, une reconnaissance des rapports de pouvoir en place et, inévitablement, un réel droit de grève syndical au Québec.

Le 27 septembre n’était pas une parade, un show, et encore moins une fin en soi. C’était le début d’une nouvelle phase de la lutte contre l’inaction en matière de changements climatiques au Québec et à travers le monde, durant laquelle on constate l’inévitable nécessité de retomber en amour avec la grève pour rappeler une évidence à nos pollueurs en chef : vous êtes du mauvais côté de l’histoire.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème