Dossier : Le populisme de gauche.

Dossier : Le populisme de gauche. À tort ou à raison ?

Radios d’opinion à Québec. Le prêt-à-penser n’est pas de gauche

Les techniques populistes des radios d’opinion sont efficaces. Il n’est pas toujours facile de mesurer leur influence parce qu’il n’y a pas de méthode qui permette d’éliminer les autres influences pour cerner seulement celle de la radio. Mais ces techniques, qui sont les fondements de la rhétorique de la propagande, existent depuis longtemps et leurs effets ont été bien répertoriés.

De quoi parle-t-on au juste ? Parmi les techniques utilisées par les animateurs, nous pourrions mentionner, entre autres, l’appel répété au « gros bon sens », l’exploitation de préjugés et de stéréotypes, le ressentiment, le recours à des boucs émissaires, les attaques contre les « élites » et contre l’État, l’anti-intellectualisme primaire.

S’il n’est pas facile de cerner précisément l’influence de ces radios, le cas particulier des changements climatiques donne un éclairage intéressant sur leur pouvoir de persuasion. La grande région de Québec est en effet soumise – selon les saisons et les choix éditoriaux des propriétaires – aux propos démagogiques des deux, trois ou même quatre stations de radio parlée depuis plusieurs années, notamment en ce qui concerne les changements climatiques.

Et ces stations sont unanimement climatosceptiques, pour des raisons évidentes, liées au commerce. Elles sont largement commanditées par des concessionnaires de voitures, et une grande partie de ses auditeurs circulent dans des voitures privées. Pas étonnant alors que les animateurs soutiennent que les changements climatiques sont une invention ou que, s’ils existent, ils ne sont en aucun cas liés aux activités humaines. Les radios tournent en dérision les préoccupations des citoyen·ne·s à ce sujet ainsi que les groupes de militantes et militants environnementaux, et leurs porte-parole sont surnommés les « enverdeurs ».

Le résultat est étonnant. Dans la région de Québec, on se déclare climatosceptique à hauteur de 44 % contre 21 % à Montréal, selon un sondage mené en 2015 pour le groupe CIRANO. On voit difficilement quelles autres influences seraient susceptibles de provoquer une telle différence. Bien sûr, il fait un peu plus froid à Québec qu’à Montréal, l’hiver y est plus précoce et un peu plus long. Mais rien ne justifie vraiment une telle différence de perception entre les deux villes.

Une carte produite en septembre dernier par des chercheurs de l’Université de Montréal, dont Erick Lachapelle, professeur de sciences politiques, montre que cette différence se maintient au fil des ans. On perçoit moins les dérèglements climatiques dans la région de Québec (et en Beauce) qu’ailleurs au Québec et on pense encore moins que ces changements sont le fruit de l’activité humaine [1]. Ces régions sont des exceptions dans un Québec qui, dans l’ensemble, est beaucoup plus réceptif aux propos sur le climat que le reste du Canada.

Un vote conservateur

Le vote de la région de Québec, systématiquement plus conservateur qu’ailleurs au Québec, est aussi un indicateur intéressant à examiner, quoique plus complexe à isoler. Notons seulement qu’à l’élection générale de 2014, les animateurs qui, à cause de la division du vote, craignaient le retour du PQ, ont abandonné le parti qu’ils ont traditionnellement appuyé, la Coalition avenir Québec, pour inciter leurs auditeurs à voter pour le Parti libéral, « en se bouchant le nez », comme l’a dit l’animateur vedette Jean-François Fillion, en référence aux accusations de corruption qui marquaient ce parti. Comme par hasard, la région de la Capitale-Nationale est la seule région à majorité francophone où la CAQ n’a pas progressé lors de cette élection.

L’influence sur les résultats des élections municipales est encore plus frappante. En 2017, le candidat soutenu par les radios, Jean-François Gosselin, qui avait développé à l’instar des radios une véritable obsession pour la construction d’un troisième lien avec Lévis, n’a peut-être pas remporté la mairie lors de cette élection, mais son parti, Québec 21, créé à peine 6 mois plus tôt, a remporté 27,6 % des votes.

Face à ce que certains peuvent qualifier de succès, il peut être tentant de reprendre la recette à son compte à gauche pour influencer aussi à l’envers les auditeurs·trices, citoyen·ne·s, électeurs·trices.

Un exemple à ne pas suivre

De nombreux arguments s’y opposent. Le premier est tout simple : ça ne fonctionne pas. Les tentatives de ce genre aux États-Unis, avec ce qu’on appelle les progressive talk radios, ont généralement échoué, ou sont vraiment très loin de se comparer en audience aux radios de droite qui pullulent maintenant dans ce pays. Des chercheurs [2] ont expliqué cet échec par le fait que les auditeurs et auditrices de gauche semblent préférer une information à caractère généraliste et seraient aussi plus sensibles à détecter et à rejeter la rhétorique de propagande. Alors que ces études montrent bien comment les auditeurs conservateurs développent un vocabulaire et des positions politiques directement empruntés des radios, il semble que des auditeurs plus progressistes ne cherchent pas ce soutien, ce confort pourrait-on dire, d’une pensée directement sous influence.

On pourrait aussi ajouter à cela que le respect de la liberté de penser est une valeur essentielle de la gauche. Chercher à convaincre est légitime, bien sûr, mais cela ne doit pas se faire à n’importe quel prix et pas par tous les moyens. Évidemment une pédagogie efficace et recourir à de bons arguments ne constituent pas de la propagande parce qu’on s’adresse à la raison, à l’intelligence, pas seulement aux émotions, comme le fait systématiquement la rhétorique de droite.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que si les animateurs disposent d’une réelle influence, ils l’ont gagnée à la faveur de leur mépris des règles journalistiques les plus élémentaires, par exemple lorsqu’ils inondent les ondes de commentaires dès que les principaux intéressés ont quitté le studio après une interview, ou quand ils vont jusqu’à simuler une interview avec une actrice politique qui refuse de leur parler, comme ils l’ont fait avec la candidate Ann Bourget alors qu’elle affrontait Régis Labeaume en 2007. Il est difficile d’envisager l’utilisation de tels procédés indignes pour freiner la progression des idées conservatrices.

Au final, il n’y a qu’une seule manière légitime de contrer l’effet des radios : forcer l’application de la loi. En effet, ces techniques douteuses ne sont pas seulement en rupture avec la déontologie journalistique ou avec les pratiques habituelles et raisonnables. Elles contreviennent également à la loi canadienne sur la radiodiffusion qui stipule très clairement que les détenteurs de permis de diffusion – qui ne sont en aucun cas propriétaires des ondes sur lesquelles ils diffusent – doivent s’efforcer « d’offrir au public l’occasion de prendre connaissance d’opinions divergentes sur des sujets qui l’intéressent  ». Cette obligation qui leur est faite par la loi devait précisément empêcher cette concentration de propagande à laquelle sont soumis les citoyen·ne·s de la région de Québec, jusqu’à provoquer un important déséquilibre structurel dans la réflexion politique.

Pour comprendre, il est surtout important de questionner l’inertie gouvernementale – à tous les niveaux et dans tous les partis – face à une telle dérogation à la loi par les médias concernés, et il faut essayer de trouver comment forcer à l’action des élu·e·s kidnappé·e·s et écrasé·e·s par le poids et l’influence des médias de la région. C’est ce que la défense de la démocratie exige désormais face à un comportement médiatique qui lui est tellement contraire.


[1Pourcentage estimé de la population adulte qui perçoit un réchauffement, Université de Montréal, disponible en ligne.

[2Notamment Jeffrey M. Berry et Sarah Sobieraj, The Outrage Industry : Political Media and the New Incivility, Oxford University Press, 2014 et Matthew Levendusky. How Partisan Media Polarize America. University of Chicago Press, 2013.

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