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Société

La fabrication du leader

Entre flexibilité et pragmatisme

Audrey Laurin-Lamothe

La téléréalité et ses dérivés ne cessent de nous étonner tant par leur médiocrité que par leur capacité à se renouveler dans le même genre de cochonneries : des immigrants risquant l’expulsion des Pays-Bas et rivalisant pour gagner quelque deux mille dollars en faisant valoir leur connaissance du pays, intervention psychorépressive sur de jeunes délinquants ; du dressage cognitivo-comportemental d’animaux et d’enfants.

Récemment, c’est la compagnie des Rôtisseries St-Hubert qui s’est alliée avec Zone 3 pour produire une émission dans laquelle 12 concurrents se sont affrontés pour obtenir une franchise en faisant valoir leur qualité de leader. Le leadership : une notion fourre-tout qui nous rappelle que, depuis maintenant plus de vingt ans, les sociétés occidentales sont entrées de plain-pied dans un nouveau mode de rapports sociaux régi par l’idéologie néolibérale. C’est à partir de la figure d’autorité à l’intérieur des rapports de production que nous proposons de dégager celle du leader à l’ère néolibérale et d’en faire sa critique.

Du pouvoir de l’organisation sur l’employé

Les exigences d’aujourd’hui envers les salariés prennent racine dans le pouvoir que le droit et le politique ont octroyé à la corporation. Depuis l’émergence de la forme corporative d’entreprise, en 1880, le travail n’est plus considéré comme un savoir-faire appartenant aux travailleurs, lui permettant ainsi d’avoir un pouvoir relatif de négociation, mais comme une activité déterminée par la corporation qui doit être accomplie par un employé. La domination de la corporation sur l’employé ne sera pleine et entière qu’à partir des années 1970, moment où s’amorcent la perte de pouvoir des syndicats et le déversement sur les salariés des incertitudes liées à l’environnement économique. L’emploi, qui enferme juridiquement le travailleur dans un état passif vis-à-vis d’elle, est conjugué à une puissance managériale reposant sur le droit d’organiser ; la dynamique de la position passive et du management est à la source de ce qui rend possible la fragilisation, l’extirpation et la sollicitation démesurée de la subjectivité du travailleur.

Contrairement à l’époque fordiste, où les tâches de chacun étaient déterminées par le poste occupé, la période actuelle issue du toyotisme (1970 – présent) favorise la polyvalence, c’est-à-dire la maîtrise de plusieurs fonctions. Les attitudes valorisées se sont modifiées en relation avec ces nouvelles exigences aux contours plus flous ; soumission, obéissance, respect de la hiérarchie ont reculé au profit d’attitudes proactives, autonomes et d’initiative. Par différentes méthodes managériales, comme les équipes de travail, les groupes de résolution de problèmes ou les boîtes à suggestions, l’employé est amené à se préoccuper de son environnement et de la qualité de sa prestation. Ainsi, la direction non seulement réussit à produire un rapport consensuel au travail par la coopération forcée des équipes, mais se débarrasse également des aléas de la production en imposant aux employéEs une autogestion des problèmes, alors que cette tâche relevait, dans la période fordiste, des gestionnaires.

De l’employé.e au leader en devenir

C’est dans ce contexte organisationnel que les outils de mobilisation des employéEs et les formes d’exercice de l’autorité dessinent un type inédit de leader, qui réalise l’adaptation et l’autoactivation dont tout employé doit faire preuve. On cherche ainsi à faire de tout un chacun un leader du quotidien et du dévouement dans le travail.

La diffusion des intérêts de l’entreprise dans tous les corps de métiers tend à produire un leadership tout à fait diffus ; c’est ainsi qu’on a vu apparaître, dans les entreprises du secteur tertiaire notamment, une série d’échelons hiérarchiques ou de faux postes de pouvoir : associé en magasin (Wall-Mart), préposé au service à la clientèle (Couche-Tard), spécialiste du souci client, etc. Même le travail d’éboueur, nous dit Jean Coutu dans un récent témoignage sur la réussite [1], recèle un potentiel d’expression de soi à condition d’y mettre ardeur et amour nécessaires.

Exercer son leadership relèverait d’une volonté de tous les instants, de tous les niveaux et de tous les genres d’emplois. Ce leitmotiv managérial nous rappelle combien les anciens liens de solidarité s’effritent de plus en plus, nous laissant devant une individuation de la relation employé-employeur, une transformation qui fait de l’individu contemporain un entrepreneur en puissance.

Flexibilité et pragmatisme au fondement du leadership

Une des contributions décisives du mouvement « Occupy » de l’automne 2011 est d’avoir exprimé la fragilisation de l’individu ancré dans le modèle fordiste : l’accès à la propriété, la conciliation travail-famille, la sécurité d’emploi et la consommation de masse semblent aujourd’hui des chimères devant les nouvelles exigences que rencontre l’individu. Se maintenir dans la vie dite normale paraît relever d’un luxe dont seule la classe moyenne-supérieure peut jouir.

Aujourd’hui, il s’agit donc de se mouvoir dans l’incertain, où la permanence est l’exception plutôt que la norme ; les injonctions à toujours s’investir davantage dans l’organisation s’accompagnent ainsi d’une nécessité de désinvestissement rapide lorsque l’employé est remercié. Celui-ci doit se percevoir comme un entrepreneur dont les liens qui l’unissent à l’employeur sont flexibles. La flexibilité de l’emploi s’accompagne en outre par une flexibilité psychique, dont la conception nous renvoie aux travaux récents en psychologie [2] qui, toujours dans un souci d’adaptation de l’individu à son environnement, posent la flexibilité psychique comme un incontournable critère dans l’évaluation de la santé mentale : adaptation aux demandes fluctuantes, capacité à reconfigurer ses ressources psychiques, à changer de perspective et à équilibrer vie privée et professionnelle.

Le leadership nous apparaît donc comme un système matériel et symbolique d’alignement de la vie individuelle et collective dans des visées utilitaires et entrepreneuriales, d’un aplanissement des contradictions politiques et sociales, d’un système qui repose sur un ensemble de dispositifs parmi lesquels on retrouve l’équipe de travail, mais également les livres de psychologie populaire et de gestion de soi. La conséquence du discours psychomanagérial dominant est d’amener l’individu à délaisser le monde et la réflexion collective que celui-ci devrait supposer, comme le titrent les livres d’art de vivre et de développement personnel : Lâcher prise un pas à la fois ; Le lâcher-prise : se libérer pour mieux vivre ; Se libérer du connu ou encore Libérer l’âme de l’entreprise.

Les ressorts de la flexibilité nous contraignent à orienter nos actions en vue d’un processus d’attachement et de détachement continuel vis-à-vis de ce qui nous tient dans le monde, tel le personnage principal incarné par George Clooney dans Up in the Air, qui prononce des conférences sur la façon dont nous devrions vider notre vie des relations sociales, puisque celles-ci représentent un poids insupportable sur nos épaules. Ces discours, qui arriment aspects psychologiques et sociaux, permettent à l’individu de gérer ses problèmes de tous ordres, précisément sans que ne soit posée la question de la production sociale de ceux-ci.

Sur le plan politique, ce sont les contours de la « gouvernance » axée sur le pragmatisme qui attirent notre attention, une philosophie que le management a tôt fait de s’inspirer et qui est au c ?ur de la dissolution de l’antagonisme gauche-droite. La seule connaissance valable est, selon cette perspective, celle qui soit tournée vers des visées utilitaires, pratiques, se donnant à voir non plus comme une fin en soi, mais comme un outil au service de l’adaptation de l’humain et des organisations. Les dualismes philosophiques traditionnels (sujet/objet, corps/esprit, action/contemplation) sont abolis au profit de l’action dans un environnement où les fins ne sont plus ultimes, mais utiles. Si l’idéal-type du travail fordiste était axé sur temporalité longue et empreinte de stabilité, dont la banlieue constituait le noyau de la reproduction familiale, l’économie actuelle tente de susciter chez le travailleur l’envie de mobilité, de flottement d’un projet à l’autre, d’un pays à l’autre. Les nécessités du marché deviennent les dimensions valorisées. Ce changement permanent est vécu sous le mode d’une perception entrepreneuriale que l’individu entretient par rapport à lui-même : capital-beauté, capital-social, savoir-être, etc., sont tous des paramètres que l’on devrait conjuguer avec une rationalité instrumentale à l’épreuve de notre propre subjectivité.

Les sociétés occidentales voient émerger en leur sein un nouveau type de leader forgé par le management et les organisations qui dépasse la sphère du travail pour entrer dans l’arène politique, naviguant dans les eaux troubles de la flexibilité et du pragmatisme. Cette recette semble fonctionner, puisque qu’elle est à la source du nouveau parti Coalition avenir Québec : « Ni fédéralistes, ni souverainistes, tant à gauche qu’à droite, les caquistes refusent les étiquettes. On ne peut pas dire que c’est par son charisme que François Legault séduit ; il n’en est pas particulièrement pourvu. Sa carte de visite, c’est le pragmatisme, répète-t-il. Les caquistes partagent un objectif bien prosaïque : "faire le ménage", selon l’expression employée par leur chef. [3] »

L’individu flexible et la perte du monde

Finalement, le leader d’aujourd’hui est comme l’individu : flexible, changeant, pragmatique. En d’autres mots, si la flexibilité implique l’adhésion à la perte des liens, au renoncement et à l’abandon, elle entre bien parmi les éléments qui alimentent un certain détachement au monde. Nous qui nous réalisions à travers la prise sur le monde, nous nous trouvons, dans le capitalisme, amputés de notre capacité réelle d’agir. Et les leaders d’aujourd’hui nous apprennent à l’accepter.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Audrey Laurin-Lamothe

Doctorante en sociologie, UQAM

NOTES

[1] L. Jacques Ménard avec Denis et Michèle Beauregard, Réussir. Aller au bout de ses rêves, Montréal, VLB, 2011.

[2] Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards, Paris, Odile Jacob, 2001.

[3] Robert Dutrisac, « Québec : vers la fin d’un cycle politique », dans Le Devoir, 24 décembre 2011.

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