Vers l’imposition d’un nouvel ordre mondial

No 45 - été 2012

International

Vers l’imposition d’un nouvel ordre mondial

Menaces de guerre l’Empire

Aux prises avec le déclin d’un ordre mondial qu’il ne maîtrise plus, l’Occident cherche-t-il à réimposer sa volonté par une nouvelle grande guerre, qui serait cette fois vraiment planétaire ? Ce terrifiant scénario s’alimente à l’inexorable escalade de pressions et menaces contre la Syrie et l’Iran, opposant pour la première fois depuis la fin de la guerre froide le trio occidental du club du veto à l’ONU (États-Unis, Royaume-Uni, France) au duo non occidental (Russie et Chine).

Ces deux superpuissances, incontournables dans une Eurasie réunie au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai, ont en effet mis leur veto aux projets du trio d’opérer une Libye-II en Syrie, et d’asphyxier l’Iran par un arsenal de sanctions incluant le boycottage de son pétrole. C’est la première fois que Russes et Chinois se mettent, de façon concertée, en travers de la marche en apparence irrésistible des vainqueurs de la guerre froide, et tombeurs de l’ex-URSS. C’est que la marche du trio, soudé autour des États-Unis à la tête de l’Empire OTAN-OCDE, est de moins en moins triomphale.

De l’ivresse à l’enlisement, puis au déclin

La décennie 1990 a vu l’Empire démembrer l’ex-Yougoslavie et étendre l’OTAN aux frontières européennes de la Russie – sans réaction militaire russe. Moscou a réagi seulement quand l’OTAN a voulu s’implanter dans le Caucase, en Géorgie.
Malgré la parenthèse de « bande à part » de la France au Rwanda, l’Empire a rétabli son hégémonie sur l’Afrique des Grands Lacs. Ni Moscou ni Pékin n’ont bougé. Et la Chine a encaissé sans broncher les provocations de l’Empire à ses frontières : Tibet, Xinjiang, Birmanie, Taïwan, Corée du Nord.Mais l’Empire s’est mis à trébucher dès l’entrée dans le 21e siècle. Les attentats du 11 septembre 2001 allaient précipiter l’instauration d’un nouvel ordre mondial prévu par le Project for a New American Century (PNAC) : « Vous êtes avec nous ou contre nous. »
Pour la première fois de son histoire, l’OTAN invoquait l’article 5 de sa Charte pour attaquer et occuper l’Afghanistan – ignorant l’ONU. Deux ans plus tard, toujours sans l’aval de l’ONU, c’est l’Irak que l’Empire attaquait et occupait.
Mais c’était bientôt l’enlisement. Le coût de ces guerres frise les 4 billions de $ (4 000 milliards), estime l’Oakland Institute. Cela alors que les économies des pays de l’OCDE stagnent, quand elles ne chutent pas. À l’ouest, le chômage grimpe, les dettes gonflent, la crise persiste ; alors que croissent le poids et le pouvoir du « reste » (Chine, Inde, Brésil, Russie, Iran, Afrique du Sud, etc.).

L’Empire paralyse l’ONU et soigne l’OTAN

Si bien que le vieux G7 occidental a dû – sans disparaître – se fondre dans le G20 pour gérer l’économie mondiale. Mais le G7 bloque toute réforme de l’ONU et tout élargissement du Conseil de sécurité, s’accrochant à sa suprématie politique déclinante.
Plus résolument encore, le G7 soigne sa supériorité militaire : 21 des 34 pays de l’OCDE sont membres de l’OTAN, qui a poussé les limites de « l’Atlantique Nord » jusqu’à l’océan Indien, l’Asie centrale et l’Afrique (Africom) – et qui vise aussi l’Australasie et le Pacifique !
À mesure que la productivité réelle émigre hors d’Occident, l’économie chancelante de l’Empire OTAN-OCDE repose plus que jamais sur le « complexe militaro-industriel » montré du doigt par Dwight Eisenhower. Selon l’institut suédois SIPRI, les pays de l’OTAN ont consacré plus de 1 billion de $ (1 000 milliards) aux dépenses militaires l’an dernier.
Avec des alliés comme l’Arabie saoudite (42 milliards), l’Australie (20 milliards) et Israël (13 milliards), cela représente plus des deux tiers du total mondial de dépenses militaires de 1,6 billion. Pour comparaison, la Chine y consacrait 120 milliards, la Russie 58 milliards, l’Inde 41 milliards, le Brésil 30 milliards – l’Iran 7 milliards et la Syrie 2,2 milliards !

Victoire militaire pour un nouvel ordre mondial ?

Au déclin inexorable de l’Empire OTAN-OCDE s’ajoute un autre facteur, conjoncturel, pour alimenter l’appréhension d’une guerre mondiale : la campagne présidentielle états-unienne, où Mitt Romney semble devoir affronter Barack Obama en novembre.
Romney et ses rivaux républicains ont publiquement réclamé que « tout doit être fait, clandestinement et de façon niable, pour isoler, asphyxier et déstabiliser l’Iran, pour tuer ses chercheurs nucléaires, pour détruire ses infrastructures et pour faire tomber le régime ». Obama fait de son mieux, mais son rival éventuel pense, avec Israël, qu’une guerre s’impose.
Or une guerre victorieuse contre l’axe Iran-Syrie pourrait être l’occasion pour l’Occident d’imposer un nouvel ordre mondial à sa mesure. La tentation est forte pour le trio USA-GB-France, qui a déjà imposé sa volonté comme vainqueur des Première et Deuxième Guerres mondiales. Gagnant de la guerre froide, il n’a plus d’autres moyens pour imposer un diktat universellement bafoué.
Sa supériorité militaire et sa mainmise totale sur le pétrole arabo-persan forceraient l’Inde, la Chine, le Japon, l’Indonésie, l’Afrique du Sud à dépendre de l’Empire OTAN-OCDE pour leurs approvisionnements énergétiques. L’ONU serait alors réformée et le Conseil de sécurité élargi, mais de façon à permettre à l’Empire de conserver son pouvoir politique décisif dans cette architecture.

Pourparlers, gel, sanctions et guerres terroristes

Ces sombres calculs planent sur la crise irano-syrienne. Au moment où sont écrites ces lignes, l’Iran rencontre le P5+1 (les cinq « permanents » du Conseil de sécurité de l’ONU, et l’Allemagne) à Istanbul pour s’expliquer, une fois de plus, sur son programme nucléaire. La réunion devait se poursuivre à Bagdad.
Au sol, la guerre de huit ans menée par Saddam Hussein a cessé en 1988, mais des groupes terroristes liés à l’Empire opèrent. On y compte les MeK (Moudjahidine-e-khalq), le Komoleh et le PJAK kurdes, ainsi que le Jundullah sunnite basé au Pakistan. Des savants nucléaires ont été assassinés. L’Azerbaïdjan, très lié à l’Empire, lorgne le territoire des 16 millions d’Azéris vivant en Iran.
Au gel d’avoirs et de comptes de l’Iran dans divers domaines et au refus de lui vendre des produits de toutes sortes s’ajoute la campagne pour boycotter ses exportations de pétrole. L’Iran a lui-même coupé le pétrole à divers pays européens, ce qui a provoqué une flambée de prix et ajouté à la hausse du chômage.
L’Inde et la Chine continuent d’importer le pétrole iranien. Elles refusent de faire les frais de « règles internes états-uniennes », et disent que le pétrole iranien est essentiel à leur développement. L’Inde, que l’Empire cherche à séduire (contre la Chine) en lui ouvrant l’accès à sa technologie nucléaire, a même conclu avec l’Iran un accord pour régler leur commerce bilatéral en rials et en roupies.

Préparatifs de guerre : propagande et État policier

Notons que l’Inde et l’Iran, ainsi que le Pakistan et l’Afghanistan, ont un statut d’observateur à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui examine leur adhésion à part entière. Et l’OCS fait bloc derrière l’Iran, d’où les risques d’une conflagration généralisée à l’approche du scrutin états-unien de novembre – et alors que les regards sont tournés vers le retrait des États-Unis de l’Afghanistan.
En Syrie, l’Empire dit souscrire à la médiation de Kofi Annan au nom de l’ONU et de la Ligue arabe, elle aussi en mutation. Mais il annonce publiquement du même souffle qu’il finance et arme les opposants qui mènent des opérations en territoire syrien à partir du Liban et de la Turquie. C’est en fait la guerre civile.
L’option militaire contre l’Iran, fiévreusement réclamée par Israël – puissance nucléaire non déclarée et non membre du Traité de non-prolifération – et maintenue « sur la table » par les États-Unis, était toujours en suspens. Et les médias occidentaux, ainsi qu’Al Jazeera et Al Arabiyya, intensifiaient la démonisation primaire de l’Iran et de la Syrie pour une éventuelle guerre ouverte signée OTAN. « De la propagande comme avant l’invasion de l’Irak  », a noté Ron Paul, le mouton noir parmi les aspirants républicains.
Ces mêmes médias continuaient entre-temps d’ignorer la montée de mesures dignes d’États policiers au sein de pays de l’Empire – les atteintes croissantes aux droits et libertés et à la vie privée, la militarisation des forces policières notée dans la dure répression des 99 %, le droit d’arrêter, de torturer, d’interner, d’assassiner même, des citoyens sur simple « soupçon de terrorisme ». Ceux et celles qui s’opposeraient à la guerre savent à quoi s’attendre.

L’Empire et l’axe Israël-Pétroémirats-Turquie

Voilà le contexte dans lequel les tambours de guerre grondent ces jours-ci autour de la Syrie et de l’Iran. Les deux crises sont inséparables : à travers la Syrie, son grand allié arabe et son pont vers le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien, c’est l’Iran, géant pétrolier affranchi de l’Empire depuis 30 ans, qui est visé.
Les raisons ne manquent pas :

  1. l’axe Syrie-Hezbollah-Hamas-Iran tient Israël en échec ;
  2. le réveil chiite, républicain et arabo-persan, menace les monarchies féodales du Golfe, avec l’Arabie saoudite et son wahhabisme intégriste en tête ;
  3. d’où, après la destruction du régime baasiste de Saddam Hussein (et de l’Irak avec), les man ?uvres effrénées de l’Empire, épaulé par le pétromonarchies, Israël et la Turquie, pour ralentir, voire détourner, le Printemps arabe ;
  4. la Turquie, membre de l’OTAN et de l’OCDE, s’érige aussi en rival de l’Iran – en jouant sur son choix islamiste « modéré » et son passé ottoman de maître du monde arabo-musulman ;
  5. la Syrie a son propre régime baasiste, laïc et arabiste, qui a été contraint à l’ouverture, au pluralisme et à des élections prochaines – mais l’Empire fonce sans répit, car ce qu’il veut, c’est « changer de régime » ;
  6. l’Empire fait tout par contre pour maintenir le statu quo au Yémen, et à Bahrein, base de la Cinquième flotte des États-Unis, où une famille sunnite sévit sur une majorité chiite ;
  7. la famille royale du Qatar mène, elle, la guerre médiatique via la chaîne de télévision Al Jazeera, où des journalistes ont claqué la porte en l’accusant de fabriquer de faux reportages vidéo.
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