International

Sous le ciel de Gaza

Autre coup dur au peuple palestinien

Christian Brouillard

Marx écrivait, dans le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, que « Tous les grands événements et personnages de l’histoire du monde se produisent pour ainsi dire deux fois… La première fois comme une grande tragédie, la seconde fois comme une farce sordide. »

Il apparaît pour le peuple palestinien, alors que l’on retire encore des corps des ruines de la bande de Gaza, victimes de l’opération militaire israélienne « Plomb durci » (27 décembre 2008-18 janvier 2009), que celui-ci doit vivre à la fois la tragédie et la farce sordide. Le tragique, c’est cette continuelle dépossession, initiée par la Naqba (catastrophe) de 1948, des Palestiniens de leurs terres ainsi qu’un abandon à peu près complet par la communauté internationale. La farce sordide, c’est le ballet diplomatique des grandes puissances qui n’ont jamais pu, ou voulu, imposer à Israël un règlement équitable du conflit tandis que les États arabes, par-delà la rhétorique, s’enlisent toujours plus dans l’impuissance. Ce qui s’est passé à Gaza doit être vu comme un condensé de cette tragédie sordide qui frappe l’ensemble des Palestiniens.

Voir sombrer Gaza dans la Méditerranée

Isolée du reste de la Palestine par la guerre de 1948 et placée, à la suite, sous l’administration de l’Égypte pour, en 1967, tomber sous occupation militaire israélienne, Gaza se présente comme un territoire exigu (365 km2) avec une forte densité de population : 3 300 habitants au kilomètre carré. Au-delà des ces considérations géographiques, il faut noter que près des deux tiers des habitants sont des réfugiés, beaucoup issus de l’exode de 1948, entassés pour la plupart dans des camps. Cette forte concentration de réfugiés palestiniens va d’ailleurs rapidement poser problème aux autorités d’occupation israéliennes. Dans la vision sioniste, Gaza fait partie de Eretz Israël (Grand Israël), mais que faire alors de la population arabe qui risquerait de diluer la « pureté » ethnique du territoire israélien ? Aux lendemains de la guerre de 1967, des dirigeants israéliens, dont Yigal Allon et Abba Eban, envisagèrent de transférer une bonne partie de la population de Gaza vers la Jordanie. Ce plan échoua et le gouvernement israélien se tourna, en 1970, vers la colonisation, comme en Cisjordanie. Les colonies israéliennes de peuplement, en faisant abstraction de la mystique fumeuse dont l’idéologie sioniste les entoure, obéissent à une logique de contrôle du territoire palestinien. À Gaza, ce contrôle était d’autant plus nécessaire que ce territoire représentait un terreau fertile pour le militantisme palestinien. De 1967 à 1970, la résistance s’y déploie, menant sur une base presque quotidienne attentats à la grenade et attaques contre les patrouilles israéliennes. Pour mater cette résistance, l’État hébreu décide, au printemps 1970, outre la colonisation, une opération militaire à large échelle contre les camps de réfugiés, Tsahal appliquant (déjà…) la politique des bulldozers. En deux mois, 1 800 maisons sont rasées et 20 000 personnes déplacées. Cette répression allait, pour un temps, stopper la lutte des gazaouis mais les dirigeants israéliens ne furent pas pour autant rassurés face à ce qui pouvait surgir de ce territoire rebelle. Yitzhak Rabin, premier ministre d’Israël (1974-1977 et 1992-1995) déclarait ainsi qu’ «  il souhaitait dans ses meilleurs rêves voir sombrer Gaza dans la Méditerranée », alors que pour beaucoup d’Israéliens, l’expression « va donc à Gaza » signifie « va en enfer ».

Ces inquiétudes n’étaient pas infondées, car c’est à partir du camp de réfugiés de Jabaliya, à Gaza, que s’est déclenchée, en décembre 1987, la première Intifada, ce soulèvement général de la population palestinienne en territoires occupés. Cette révolte allait prendre au dépourvu non seulement l’occupant israélien, mais aussi les organisations politiques de la résistance palestinienne regroupées au sein de l’OLP (Organisation de la libération de la Palestine). Cette dernière, dont la direction était basée pour l’essentiel en Tunisie, n’avait pas une claire perception de ce qui se passait sur le terrain mais elle allait, assez vite, reprendre les rênes de ce mouvement pour, à la suite, promulguer en novembre 1988 une déclaration d’indépendance de l’État palestinien, appeler à la fin de la lutte armée et reconnaître Israël. La suite, ce furent les Accords d’Oslo en 1993, entre Israéliens et Palestiniens, qui débouchèrent sur la création de l’Autorité palestinienne. Bien des espoirs sont nés à la suite de ces Accords, espoirs qui rapidement se sont flétris. Comme l’écrivait Amira Hass :

« En 1993, Israël a eu une occasion en or, une occasion unique, de démontrer au monde que ce qu’on disait de lui n’était pas vrai. Qu’il n’est pas un État colonialiste par nature. Qu’expulser un peuple de sa terre, chasser des gens de leurs maisons, voler des terres palestiniennes pour y installer des Juifs, ne constituait pas le fondement de son existence et de son essence (...) Israël a manqué cette occasion, en ne faisant que perfectionner sa méthode de vol des terres et d’expulsion hors des maisons et en entassant les Palestiniens dans des enclaves coupées les unes des autres [1]. »

La complaisance des grandes puissances comme les États-Unis ainsi que l’impotence et la corruption qui s’est développée au sein de l’Autorité palestinienne ont permis à Israël de redéployer ses mécanismes de contrôle. Déçus, bon nombre de Palestiniens vont se tourner vers un nouvel acteur sur la scène politique : le Hamas.

Du bon usage du Hamas

Nouvel acteur ? Pas tout à fait car le Mouvement de la résistance islamique (dont l’acronyme est Hamas, qui signifie aussi zèle) se revendique, au départ, comme une aile des Frères musulmans, organisation fondée en 1928 en Égypte. Durant la guerre de 1948, des membres de la confrérie se battent en Palestine avec les armées arabes. Après la défaite de 1967, les Frères musulmans implantés à Gaza se réorganisent et mettent sur pied un important réseau d’aide sociale – garderies, bibliothèques, cliniques – qui va graviter autour du Centre islamique dirigé par cheikh Ahmed Yassine. Il faut noter qu’à cette époque, la société des Frères musulmans met plus l’accent sur une réforme (dans le sens islamiste) de la société que sur la résistance armée à l’occupant israélien. Celui-ci, au début, témoignera d’ailleurs d’une grande mansuétude face aux islamistes, Israël les considérant comme un utile facteur de division des Palestiniens. En 1987, avec l’Intifada, un revirement s’opère, les Frères musulmans décidant de créer le mouvement Hamas qui va s’impliquer massivement dans la révolte. Cette implication résistante ancrée dans le terrain ainsi qu’un souci des plus démunis expliquent en bonne partie le succès grandissant du Hamas face à l’OLP et à une Autorité palestinienne qui, malgré la stature de militant comme Marwan Barghouti, s’est enfoncée dans l’inertie et la corruption. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que le Hamas remporte les élections législatives de 2006. À partir de ce moment, répétition historique, la vindicte internationale s’est abattue sur les Palestiniens, accusés d’avoir choisi le mauvais parti.

Les dépossédés

Que le Hamas soit un mouvement réactionnaire, tant au niveau du droit des femmes que de l’opposition politique, c’est entendu mais, comme le soulignait Ali Jarbawi, c’est aussi un parti politique pragmatique [2]. À partir de cela, on peut comprendre les ajustements que le Hamas a fait par rapport à sa position face à Israël, acceptant de facto l’établissement d’un État palestinien dans le cadre des territoires occupés sans renoncer, cependant, à la lutte armée. C’est ce dernier point qui explique l’implacable opposition israélienne face au Hamas et le blocus imposé à la bande de Gaza à partir de 2007. L’intervention militaire du 27 décembre 2008 n’est ainsi qu’une suite logique de cette opposition tout en s’inscrivant, plus profondément, dans la dynamique qui s’est enclenchée à partir de 1948, visant à détruire toujours plus les fondements de la société palestinienne. À ce titre, le bilan de l’opération « Plomb durci » est éloquent : plus de 1 300 morts palestiniens dont 400 femmes et enfants. Et cela, sans parler des destructions faites aux infrastructures comme l’approvisionnement en eau, l’électricité ou l’ensemble des services publics. Sous le ciel de Gaza, la tragédie et la farce sordide se sont conjuguées une fois de plus, laissant le peuple palestinien toujours plus dépossédé. Jusqu’à quand ?

P.-S.

Christian Brouillard

NOTES

[1] Amira Hass, « L’histoire n’a pas commencé avec les qassam », Haaretz, 20 janvier 2009. Texte en ligne sur le site www.protection-palestine.org.

[2] « Le Hamas, Un parti politique pragmatique », entretien avec Ali Jarbawi, Confluences Méditerranée, numéro 55, automne 2005.

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