Accueil du site > No 28 - février / mars 2009 > Le mouvement féministe au Saguenay Lac-Saint-Jean

Mémoire des luttes

Le mouvement féministe au Saguenay Lac-Saint-Jean

Geneviève Larouche

Lors du dernier Forum social régional 02 qui s’est tenu à Chicoutimi en mai 2008, le seul atelier non mixte portant sur le féminisme radical affichait pratiquement salle vide. À cet égard, plusieurs femmes, féministes jeunes et moins jeunes, avaient signifié leur mécontentement du fait qu’un atelier soit réservé exclusivement aux femmes. Pourtant, seulement quelques mois plus tard, plus de 35 jeunes femmes de la région prenaient la route vers Montréal afin de participer au rassemblement pancanadien des jeunes féministes « Toujours Rebelles ». Comment expliquer qu’en l’espace de six mois autant de jeunes femmes se soit senties interpellées par les enjeux féministes, au point de prendre part à ce rassemblement ? Quelle compréhension et quelles perspectives peut-on dégager du mouvement féministe au Saguenay Lac-Saint-Jean à partir de cette expérience de mobilisation régionale ?

À la suite de quelques tentatives infructueuses visant à créer un collectif féministe radical, un groupe d’étudiantes arrive finalement à se réunir autour d’un objectif commun : lancer une mobilisation régionale en vue du rassemblement « Toujours Rebelles ». Derrière ce projet se glissent au moins deux autres objectifs : contribuer à dynamiser les luttes féministes locales et faire en sorte que la mobilisation des jeunes féministes s’inscrive dans la durée. Pour relever ces défis, il nous fallait trouver du support là où les idées féministes sont bien ancrées. Nous sommes donc allées cogner à la porte des centres de femmes. L’accueil a été unanimement positif. La Maison Isa, un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (calacs), a été le premier organisme à dégager des ressources pour s’impliquer activement dans le comité organisateur. D’autres organismes se sont joints à notre groupe par la suite dont le Centre féminin de Chicoutimi, la maison d’hébergement Le Rivage et la Table de concertation des groupes de femmes RÉCIF-02. Fort d’un comité organisateur aux membres provenant de différents horizons (âges, tendances politiques, milieu de travail, etc.), nous avons aussi eu la chance de compter sur l’appui financier et logistique d’organismes et de femmes de différents réseaux (syndical, communautaire, social, cégeps et université, etc.). Bref, propulsées par un mouvement de sympathie et de solidarité, nous avions le vent dans les voiles pour que cette initiative soit un succès !

Pourquoi le rassemblement a-t-il suscité l’intérêt des jeunes femmes ?

Au Saguenay Lac-Saint-Jean, la prise de conscience féministe chez les jeunes femmes est limitée du fait qu’il n’existe aucun groupe de jeunes féministes. Par contre, il est plus qu’évident que les jeunes femmes de la région se questionnent sur les réalités qui les touchent spécifiquement et partagent les valeurs véhiculées par le mouvement féministe sans nécessairement se considérer elles-mêmes comme féministes. Dans cette perspective, le rassemblement « Toujours Rebelles » représentait une opportunité unique d’en apprendre davantage sur les différents courants féministes, de rencontrer des femmes aux réalités et luttes politiques diverses et d’établir des contacts avec le mouvement des jeunes féministes à l’extérieur de la région.

Le mouvement féministe et l’état des luttes

Cette expérience de mobilisation a permis de prendre le pouls du mouvement féministe et de l’état des luttes au Saguenay Lac-Saint-Jean. Premier constat : le mouvement est très largement structuré autour des centres de femmes, groupes et organismes dont la mission s’aligne spécifiquement sur la réalité des femmes. Ces organisations jouent un rôle déterminant dans la diffusion des idées féministes dans la région. Néanmoins, étant donné qu’en pratique leur mission s’oriente principalement vers les services aux femmes, ils en viennent rapidement à secondariser les luttes revendicatrices sur la scène politique et en dehors du cadre institutionnel. Suivant ces observations, rappelons simplement à quel point les activités régionales organisées autour de la journée du 8 mars sont peu combatives. En effet, il s’agit généralement de se rassembler, autour d’une conférence ou d’une pièce de théâtre, pour partager nos expériences et se rappeler les luttes historiques du passé. De toute évidence, les femmes ne profitent pas de ce moment pour prendre d’assaut l’espace public afin de scander leur révolte et revendiquer l’abolition du patriarcat.

Lorsque luttes il y a, celles-ci se structurent essentiellement dans le cadre très institutionnalisé du mouvement féministe communautaire. À titre d’exemple, pour faire partie du comité de suivi de la Marche mondiale des femmes (MMF), il faut presque obligatoirement être déléguée par un organisme ou un groupe membre de RÉCIF-02. Pourquoi n’a-t-on pas lancé un appel général à toutes les femmes afin qu’elles puissent s’impliquer si elles le désirent ? Mentionnons par ailleurs que les décisions prises par ce comité de suivi doivent être approuvées par le conseil de gestion de RÉCIF-02 avant d’être mises en application. En définitive, les militantes féministes qui participeront sur une base individuelle à la mobilisation en vue de la MMF de 2010 auront très peu de pouvoir décisionnel sur les grandes orientations des actions régionales. Cette structure organisationnelle centralisatrice et hiérarchique ne favorise pas la construction d’un mouvement féministe populaire, combatif et démocratique.

À ces premières observations s’ajoute le constat suivant : la diversité des courants féministes ne se fait pas sentir dans la région. Il y a bien quelques féministes radicales, mais isolées et désorganisées, elles se trouvent noyées dans le réformisme ambiant qui imprègne le mouvement féministe régional. Les groupes organisés travaillent prioritairement sur la déconstruction des préjugés et pour la transformation des mentalités à travers des campagnes de sensibilisation et d’éducation populaire. Lorsqu’ils se tournent vers des actions politiques, ils optent pour des pétitions, des lettres aux représentants politiques, des rédactions de mémoires, et cela, dans l’espoir d’arriver à des changements plus progressistes au niveau législatif. Leurs intentions sont bonnes et tout à fait honnêtes, mais de toute évidence, la priorité d’action n’est pas d’agir et de questionner les sources même de l’oppression patriarcale.

Perspectives des luttes féministes au Saguenay Lac-Saint-Jean

À la suite du rassemblement, une réelle solidarité régionale s’est développée entre les jeunes féministes qui ont participé à l’événement. Cette initiative aura été pour plusieurs un moment crucial rappelant la nécessité de s’organiser politiquement.

Motivées par le succès de la mobilisation régionale, des étudiantes organisent en février 2009 « Les journées féministes à l’UQAC ». De plus, tel que décidé lors du rassemble-ment, nous organiserons une action décentralisée des jeunes féministes le 8 mars prochain. Comme nous sommes plusieurs à souhaiter une maison de naissance dans la région, une manifestation est à l’ordre du jour afin d’affirmer le droit des femmes d’être accompagnées par la personne de leur choix lors du suivi de leur grossesse et de leur accouchement. Plus largement, nous réaffirmerons notre droit, en tant que femmes, d’avoir plein contrôle et entière liberté sur notre corps.

Retenons de l’expérience de la mobilisation régionale pour le rassemblement « Toujours Rebelles » que l’espace pour créer un pôle de jeunes féministes combatif et organisé en dehors des lieux institutionnels est vide et qu’il n’attend qu’à être comblé. Manifs, débats, actions directes ! Voilà les tâches que les jeunes « rebelles » ont à accomplir afin de faire entendre leurs idées et dynamiser un mouvement féministe régional en manque de perspectives politiques.

P.-S.

Geneviève Larouche

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