Accueil du site > No 28 - février / mars 2009 > Quelle est la responsabilité des employeurs ?

Les jeunes, l’éducation et l’emploi

Quelle est la responsabilité des employeurs ?

Débat politique

Frédéric Deschenaux

La préoccupation des médias et des partis politiques à propos du décrochage scolaire semble contradictoire à plusieurs égards. Les élites politiques et économiques constatent avec inquiétude les éventuels problèmes d’insertion professionnelle de ces décrocheurs dans une économie du savoir. À cet égard, le sort des garçons apparaît plutôt inquiétant. Or, cette situation ne semble pas préoccuper certains employeurs qui privilégient pourtant l’expérience avant le diplôme.

Dans le discours dominant, tout comme dans celui de certains universitaires qui étudient ces thèmes, on constate une tendance qui consiste à montrer les jeunes comme acteurs de leur existence, laissant l’illusion que les jeunes naviguent uniquement au gré de leurs choix et de leurs aspirations. Afin de contrer le discours souvent négatif entourant la jeunesse, ces auteurs font le choix de traiter le sujet sous un angle positif, quitte à parfois sombrer dans une sorte d’euphorie truffée d’euphémismes. Par exemple, les « décrocheurs » font place aux jeunes qui ont « interrompu leurs études ». Dans cet esprit, le décrochage deviendrait une « stratégie d’insertion ». Or, cette manière de regarder les phénomènes sociaux peut masquer des décisions qui permettent l’existence de ces « stratégies ».

En effet, les jeunes peuvent mobiliser de telles stratégies uniquement parce qu’ils en ont la possibilité. Si, à la suite de l’abandon de leurs études, aucun employeur n’était au rendez-vous, le « choix » de quitter les études serait sans doute remis en question par plusieurs.

À mon sens, il est essentiel de regarder la face cachée de la Lune de ce phénomène (pour rependre l’expression d’Antoine Baby). Il faut se demander dans quelles conditions les jeunes peuvent abandonner leurs études pour aller travailler. La complicité des employeurs devient donc une condition sine qua non de la réussite de cette « stratégie ». Et je ne parle pas uniquement des emplois qui demandent un faible niveau de qualification. Dans plusieurs secteurs de la formation professionnelle et technique, les élèves quittent prématurément les ateliers et les salles de classe, car ils réussissent à se faire engager en dépit du fait qu’ils n’ont pas encore décroché leur diplôme ! Le même raisonnement s’applique en ce qui concerne les jeunes diplômés « déclassés », c’est-à-dire qui occupent un emploi qui exige un niveau de qualification inférieur au diplôme détenu. Comment un diplômé universitaire en vient-il à occuper l’emploi d’un technicien ? Certainement parce qu’un employeur lui offre cet emploi et le diplômé, à défaut d’autre chose, l’accepte !

Il est vrai que tous les indicateurs classiques (le taux de chômage, entre autres) sont au beau fixe en ce qui concerne l’emploi des jeunes. Il est tout aussi vrai que les emplois sont en abondance. Du moins, c’était le cas tout récemment ! Mais quantité rime rarement avec qualité. J’ai d’ailleurs réalisé un examen des conditions d’insertion des diplômés au cours des 15 dernières années qui montre une dégradation assez marquée de la qualité des emplois des universitaires. Seuls les diplômés de la formation professionnelle au secondaire voient leur situation s’améliorer au cours de cette période. Loin de moi l’idée de déclencher une guerre de chiffres, mais les données du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport le montrent (elles sont accessibles sur le site du MELS).

Ainsi, il faudrait interroger, voire remettre en question, le choix des employeurs qui embauchent ces jeunes peu ou trop diplômés. Pourquoi acceptent-ils d’engager un travailleur qui ne possède pas de diplôme ? Pourquoi acceptent-ils d’engager un élève non encore diplômé dans leur entreprise ? À quoi riment donc tous les investissements en formation professionnelle et technique si les employeurs ne jugent pas la formation essentielle ? À quoi servent les parcours de formation axée vers l’emploi ? Ces programmes, destinés aux élèves en difficultés, sont censés être une « réponse aux attentes sociales » (MELS, 2008, p.1). N’est-ce pas ironique ?

En ce qui a trait au déclassement, les mêmes questions se posent. Voici, d’ailleurs, une anecdote assez révélatrice. Une commission scolaire engageait des diplômés universitaires pour occuper des emplois de secrétaires alors qu’elle diplômait, de l’autre main, des candidats dans le programme de secrétariat en formation professionnelle. Ces personnes n’étaient pas assez qualifiées ? Cherchez l’erreur !

Il est vrai que certaines personnes s’en tirent plutôt bien en dépit de leur faible scolarisation. Certaines publications regorgent d’exemples. Mais c’est loin d’être le lot de la majorité ! Les enquêtes et les statistiques sont légion à ce sujet. Certaines études montrent les incidences d’une faible diplômation sur plusieurs aspects de la vie professionnelle, et même sur la santé des individus. Il est donc trompeur de braquer les projecteurs sur une personne qui a réussi même en décrochant, pour braver le système !

En somme, est-ce que les jeunes sont vraiment les acteurs de leur existence ? Quels seraient leurs comportements si les employeurs agissaient autrement ? Il semble en effet qu’il convienne d’interroger le rôle des employeurs quand il est question d’éducation. Quel est leur rôle ? Quelle est leur responsabilité comme « personne morale » dans notre société ? Est-ce que la rentabilité et la compétitivité de l’entreprise justifient ces décisions, non sans impact sur les travailleurs ? J’espère que non, mais on dirait bien que oui…

P.-S.

Frédéric Deschenaux

Professeur à l’Université du Québec à Rimouski

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