Le Canada abandonne les femmes autochtones à leur sort

No 09 - avril / mai 2005

Violences contre les femmes

Le Canada abandonne les femmes autochtones à leur sort

par Marie-Hélène Côté

L’Association des femmes autochtones du Canada estime qu’au cours des vingt dernières années, au moins 500 femmes autochtones à travers le Canada seraient disparues et pourraient avoir été assassinées. En mars 2004, face à l’indifférence et à l’impunité, elle a lancé la campagne Sœurs d’esprit, afin de sensibiliser la population à ce drame, de faire connaître les violences que vivent les femmes autochtones et de rendre justice et honneur aux disparues.

Depuis 2002, la médiatisation de l’affaire Pickton a fait une brèche importante dans le mur de silence entourant les disparitions et les meurtres de femmes autochtones. Robert Pickton est en attente de jugement pour 22 meurtres de femmes, dont les corps ou des traces d’ADN ont été retrouvés sur sa ferme d’élevage de porcs, à Port Coquitlam, en Colombie Britannique, dans ce qui est maintenant la plus importante enquête pour meurtres en série au Canada. Les victimes de Pickton provenaient du quartier Downtown Eastside de Vancouver, d’où sont disparues une soixantaine de femmes dans les dix dernières années. Il s’est avéré que la proportion d’autochtones parmi les victimes et les disparues est beaucoup plus élevée que dans la population de Vancouver.

Toutefois, cette histoire sordide ne représente que la pointe d’un iceberg de violences racistes et sexistes que les groupes de femmes autochtones voyaient se profiler depuis longtemps. En effet, plusieurs autres cas de disparitions, de viols et de meurtres de femmes autochtones n’ont attiré l’attention des médias et du public que lorsqu’ils impliquaient aussi des femmes non autochtones. Certains de ces cas ont fait ou font présentement l’objet d’enquêtes, mais beaucoup d’autres demeurent inexpliqués et ne figurent même pas dans les statistiques. Car les médias ne sont pas les seuls à réserver un traitement différent aux autochtones : les autorités policières, judiciaires et politiques sont aussi coupables de cette discrimination.
De façon générale, l’indifférence, l’incompréhension et la négligence caractérisent les interventions des autorités. Des familles des femmes disparues ont rapporté le peu d’empressement des policiers à constituer un dossier et à entreprendre des recherches, de même que leur mépris à l’égard des victimes et de leurs familles qui sont rarement tenues au courant du développement des enquêtes.

Les familles ont aussi dénoncé, de pair avec les groupes de femmes autochtones, les failles du système de justice en ce qui concerne les autochtones. Le cas de Helen Betty Osborne, une étudiante de 19 ans enlevée, battue, violée et assassinée en 1971, près de The Pas, au Manitoba, en fournit des exemples troublants : quatre présumés coupables avaient été identifiés par les policiers quelques mois après le crime, mais il a fallu attendre 16 ans pour qu’ils soient jugés et que l’un d’eux soit déclaré coupable. En 2003, une cousine de Betty Osborne, Felicia Solomon, âgée de 16 ans, est disparue sur le chemin de retour de l’école, à Winnipeg. Les policiers ont tardé à prendre l’affaire au sérieux et à publier un avis de recherche. Des parties du corps de Felicia Solomon ont été retrouvées deux mois plus tard, mais son assassin n’a pas encore été identifié.

Sœurs d’esprit

Grâce à la lutte acharnée des organisations de femmes autochtones, les situations de violences vécues par les femmes en milieu autochtone sont mieux connues du grand public et des gouvernements depuis quelques années. Cependant, les formes de violence en milieux majoritairement non autochtones, souvent alimentées par des préjugés raciaux et sexistes, ont été maintes fois dénoncées mais ne sont pas bien documentées et demeurent méconnues. C’est pourquoi l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC), un regroupement d’organisations représentant aussi des femmes métisses, a entrepris la campagne Sœurs d’esprit, en mars 2004.

L’AFAC croit que la sensibilisation de la société canadienne à ce phénomène est un premier pas important vers le changement. Elle a donc pour objectifs d’éduquer le public aux causes de la violence que vivent les femmes autochtones et d’organiser des ateliers sur les disparues et leurs familles. De plus, elle a élaboré un projet de recherche pour documenter le nombre de disparitions et d’assassinats ainsi que les circonstances les entourant, afin de rendre hommage et justice aux disparues. La campagne a été l’occasion d’interpeller particulièrement le gouvernement fédéral en lui demandant un appui financier de l’ordre de 10 millions de dollars pour la réalisation du plan d’action mis de l’avant par l’AFAC, qui comporte aussi la révision de certains cas et la création de lignes téléphoniques d’urgence.

Le dépôt du rapport d’Amnistie internationale On a volé la vie de nos sœurs : discrimination et violence contre les femmes autochtones au Canada, en août 2004, a donné une résonance considérable aux préoccupations des femmes autochtones. Ce rapport, s’appuyant sur d’importantes recherches, des témoignages d’organisations autochtones et neuf études de cas provenant de quelques villes de l’ouest du Canada, démontre les difficultés rencontrées pour évaluer l’ampleur et les caractéristiques de ces violences et confirme ainsi le besoin urgent de recenser et de documenter les violences contre les femmes autochtones.

Un fardeau historique

Malgré les zones d’ombre observées, Amnistie est catégorique : « quel que soit le nombre exact de femmes assassinées ou portées disparues, leur sort n’a de toute façon pas fait l’objet d’une attention suffisante de la part des autorités canadiennes. ». L’organisation rappelle au gouvernement canadien son obligation d’assurer le respect des droits humains de ses citoyens et citoyennes et, plus particulièrement, d’éliminer toutes les formes de discrimination envers les femmes. De même, elle a présenté des recommandations concrètes concernant, notamment, le personnel policier et judiciaire, le financement d’études et de services de première ligne ainsi que la mise en œuvre de mesures pour combattre la marginalisation des femmes autochtones.

Le rapport On a volé la vie de nos sœurs pointe les conséquences de siècles de racisme, de colonialisme et de violence institutionnelle envers les peuples des Premières nations comme autant de facteurs contribuant à la vulnérabilité des femmes autochtones. Amnistie dénonce les politiques gouvernementales visant à assimiler et à exploiter les Premières nations, telles la Loi sur les Indiens, la scolarisation des enfants dans des pensionnats hors communauté et le contrôle de leurs terres et de ses ressources. « Toutes ces politiques ont eu pour conséquences une érosion de la culture autochtone, le déracinement de générations de femmes autochtones, la séparation des enfants de leurs parents et un engrenage de pauvreté, de désespoir et de manque de respect de soi qui continue de frapper de nombreuses familles autochtones », peut-on lire dans le rapport. Les coûts sociaux de ces politiques affectent davantage les femmes et sont souvent à l’origine de leur décision de quitter les communautés dans l’espoir d’un avenir meilleur à la ville. Toutefois, en milieu majoritairement non autochtone, ces femmes se retrouvent dans des situations de marginalisation sociale et économique graves, pouvant les pousser vers la rue, la dépendance aux paradis artificiels et la prostitution, et les rendant très vulnérables.

La situation au Québec

Cynthia Kudjick, une femme des Premières nations, a été la première victime de meurtre de l’année 2005 à Montréal. Le 3 janvier 2005, elle a été sauvagement battue puis laissée pour morte dans la rue. Elle s’est traînée à la recherche de secours, mais s’est heurtée à l’indifférence générale, probablement parce qu’elle était une prostituée autochtone et toxicomane. Des ambulanciers l’ont trouvée inconsciente sur le trottoir et l’ont emmenée à l’hôpital où elle est décédée peu après. Aucun suspect n’a encore été arrêté relativement à cet assassinat.

Montréal est la 10e ville en importance au Canada quant à sa population autochtone, inuite et métisse : elle compterait environ 10 000 membres des Premières nations et 800 à 1000 d’entre eux se retrouveraient dans la rue au cours d’une année, apprenait-on dans un dossier portant sur les sans-abri autochtones, publié par Le Devoir (éditions du 26-27 février et du 28 février 2005). Les organisations de première ligne, comme le Centre d’amitié autochtone de Montréal et le Foyer d’hébergement pour femmes autochtones de Montréal, connaissent bien les besoins nombreux et diversifiés de leur clientèle, mais n’arrivent pas à les combler. La population autochtone de Montréal (de même que ses besoins) ont été sous-évalués par les gouvernements et, par conséquent, on constate un manque criant de ressources disponibles, rapporte Le Devoir.

Le phénomène de violence contre les femmes dans les milieux urbains et majoritairement non autochtones du Québec demeure méconnu et mal documenté, selon France Robertson, coordonnatrice du dossier « promotion à la non-violence et maisons d’hébergement » à l’Association des femmes autochtones du Québec (FAQ). Cette association, regroupant des organisations locales et urbaines qui représentent les femmes des différentes nations, a fait la promotion de la campagne Sœurs d’esprit et a récolté plusieurs appuis provenant des nations du Québec, ce qui indique que ces préoccupations ne concernent pas seulement les populations de l’ouest du Canada.

Solidarité sans frontière

À l’aube de la clôture de la campagne Sœurs d’esprit, à la fin mars 2005, Sherry Lewis, directrice exécutive de l’Association femmes autochtones du Canada, s’est dite très satisfaite de l’appui reçu des organisations amies à travers le Canada et de la population. « La réponse du gouvernement s’annonce positive, mais ce serait moins que les 10 millions demandés et, au lieu d’être un financement pour un programme de deux ans, les fonds s’étaleraient sur cinq ans », a-t-elle commenté. « Nous connaîtrons la réponse officielle du gouvernement le 1er avril et ensuite, nous commencerons à travailler à la mise en œuvre du programme. »

Dernièrement, la campagne a reçu des appuis importants lors de la 49e session de la Commission de la condition de la femme de l’ONU (Beijing +10) qui s’est tenue au début mars 2005 à New York. Cette solidarité s’inscrit dans un mouvement global de dénonciation des violences contre les femmes qui prend de l’ampleur d’année en année, comme en témoigne la tenue du colloque organisé par l’Entraide missionnaire « Violences contre les femmes et impunité en Amérique latine », les 8 et 9 avril 2005 à l’UQAM. Les féminicides qui ont lieu à Ciudad Juárez (au Mexique), au Guatemala, en Colombie et au Canada y seront discutés. Si l’impunité, la négligence et le mépris envers les victimes ne se limitent pas aux « pays du Sud », que la solidarité transcende, elle aussi, toutes les frontières.

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