La honte du Canada

Femmes autochtones disparues

Pinote

824. C’est le nombre de femmes autochtones disparues ou tuées depuis la fin des années 1980 d’après une recherche parue en 2013. Le rapporteur spécial de l’ONU, James Anaya, parle d’une véritable « épidémie ». Au Canada, une femme autochtone court cinq fois plus de risque qu’une femme non-autochtone de mourir de mort violente. Devant l’inertie du gouvernement, de la police et des institutions, des femmes autochtones et leurs allié·e·s s’organisent.

C’est avec la publication par Amnistie internationale du rapport « Stolen Sisters » en 2004 que la gravité de la situation est révélée au grand public. À la suite de cette parution, le gouvernement fédéral octroie un financement à l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) pour le projet Sisters In Spirit, qui doit recenser les disparitions/meurtres et les causes de cette tragédie. Elle documente 582 cas, dont beaucoup ne sont pas élucidés. Car en plus d’être exposées de façon disproportionnée à la violence, les femmes autochtones et leurs familles doivent faire face à l’indifférence et aux préjugés. La police n’enquête pas, ou peu. Les disparues sont présumées avoir un style de vie « à risque ». Les médias n’en parlent pas. Kristen Gilchrist, une des cofondatrices de Families of Sisters in Spirit, constate dans une recherche que les femmes autochtones ont 27 fois moins de temps de couverture nationale qu’une femme non auto­chtone en cas de disparition [1].

Différentes recherches ont documenté la situation et les causes systémiques de cette violence, et élaboré des pistes d’action qui auraient pu orienter les décisions gouvernementales. La réponse a été toute autre. En 2010, le gouvernement conservateur coupe le financement de l’AFAC et s’en remet à la Gendarmerie royale du Canada pour régler la situation. Pourtant, les rapports montrent clairement que la police est plutôt du côté du problème que de la solution.

Maryanne Pearce a méticuleusement documenté 3 329 cas de meurtres et de disparitions de femmes. Elle a noté l’ethnicité des victimes, leur style de vie, leur histoire. Ses conclusions : 24,8 % des femmes disparues ou tuées sont autochtones, alors qu’elles ne représentent que 2 % de l’ensemble de la population du « Canada ». Et, en dépit des préjugés, 80 % d’entre elles n’étaient pas dans l’industrie du sexe et n’avaient pas un style de vie considéré comme « à risque ». Devant l’urgence de la situation, des femmes, des familles et leurs allié·e·s mettent sur pied des projets pour répondre à leurs besoins.

Soutien et mobilisation créative

Une base de données pour et par la communauté. No More Silence monte actuellement, de façon bénévole et sans financement, une base de données pour recenser les disparitions de femmes, trans et bi-spirituel·le·s autochtones en collaboration avec Families of Sisters In Spirit et le Native Youth Sexual Health Network. Elle vise à documenter les morts violentes, les disparitions, mais aussi les suicides pour cause de harcèlement ou d’intimidation. Audrey Huntley, une des instigatrices du projet, dit qu’il faut élargir notre compréhension de ce qu’est une mort violente et parle de « mort par le colonialisme  [2] ».

Un réseau de soutien. Families of Sisters in Spirit, créé en 2011, est une communauté destinée à soutenir les familles des personnes disparues. Le collectif organise des vigiles de commémoration et de revendication, mais c’est aussi un réseau de soutien et d’alerte en cas de disparition, notamment via sa page Facebook.

Des vigiles pour se recueillir et dénoncer la situation. Deux vigiles sont organisées annuellement à travers le « Canada » – le 14 février (depuis 1991) et le 4 octobre (depuis 2005) – pour honorer la mémoire des disparues et dénoncer le colonialisme, la violence et la pauvreté qui touchent les communautés autochtones.

Un projet artistique et communautaire itinérant : Walking With Our Sisters. En 2012, un appel a été lancé pour inviter les gens à créer des dessus de mocassins (vamps), afin de se souvenir et d’honorer la vie de celles qui ont disparu en Amérique du Nord. Partout, des familles, des proches et des allié·e·s se sont réunis pour créer ces œuvres uniques qui témoignent du fait que celles qui ont disparu ne sont pas oubliées, mais que leur vie a été injustement interrompue. Cette exposition itinérante sera à Kahnawake en 2017.

P.-S.

Pour en savoir plus :

The Heart Has Its Own Memory et Go Home, Baby Girl, deux vidéos d’Audrey Huntley disponibles sur YouTube.

• La thèse de doctorat de Maryanne Pearce, An Awkward Silence : Missing and Murdered Vulnerable Women and the Canadian Justice System, Université d’Ottawa, 2013.

Sœurs volées de la journaliste Emmanuelle Walter, à paraître chez Lux éditeur à l’automne 2014.

NOTES

[1] Kristen Gilchrist, « "Newsworthy" victims ? Exploring differences in Canadian local press coverage of missing/murdered Aboriginal and White women », Feminist Media 10, no 4, décembre 2010, p. 373-390.

[2] « On running a community-based murder investigation, resisting violence against Indigenous women, atomic bombs and burnout : An Interview with Indigenous feminist Audrey Huntley », Everyday Abolition/Abolition Every Day, 21 janvier 2014. Disponible sur

| Liste de diffusion | Plan du site | Visites : 1151314 | Site réalisé avec SPIP | Crédits : [ ZAA.CC ] www.zaa.cc