L’Esprit du temps

No 54 - avril / mai 2014

Mathieu Blais et Joël Casséus

L’Esprit du temps

L’Esprit du temps, Mathieu Blais et Joël Casséus, Montréal, Leméac, 2013

Les civilisations ne sont pas mortelles. Elles survivent sous forme de strates qui se superposent les unes sur les autres. Et à chaque fois qu’une civilisation s’éteint, les millénaristes prédisent la fin de l’Histoire. Mathieu Blais et Joël Casséus, dans L’Esprit du temps, font un pari sur l’existence d’une posthistoire qui mord la queue de la préhistoire. Ces tournants de règnes représentent des moments critiques et s’accompagnent d’un dérè­glement de tous les sens.

Les deux auteurs de Zippo (2010) publient trois ans plus tard un roman bien étoffé qu’ils situent dans le cadre du déclin de l’Empire. Fiction et réalité s’y entrecroisent. La narration s’appuie sur des retours en arrière (flashbacks) et des signes qui ne trompent pas. Des tours s’effondrent, des outardes volent vers le Sud en plein mois de juillet, les Premières Nations s’appellent désormais les Dernières Nations. L’ordre établi s’évanouit sans pour autant céder la place à un monde nouveau. Les personnages principaux de ce roman ne savent plus sur quel pied danser et, par empathie, le lecteur suit de près les vicissitudes de leurs luttes pour la survie.

Décadence apocalyptique

Tôt dans le récit, Dame Nature (Pachamama) s’est mise de la partie : tremblements de terre à répétition, météorites, incendies. Ces fléaux s’ajoutent à la dégradation des mœurs et à la recrudescence des meurtres et de la xénophobie. Ce chambardement explique l’inversion du flux démographique. En lieu et place d’une émigration du Sud vers le Nord, c’est la fuite des hordes humaines en sens inverse en dépit des obstacles érigés par les inconditionnels du régime agonisant pour interdire la traversée de la frontière sud.

L’Empire n’est plus que l’ombre de ce qu’il était auparavant. Sa chute imminente mettait en relief ses défauts : exploitation des minorités, persécution des Amérindien·ne·s, discrimination contre les Noir·e·s et les femmes, etc. Pourtant, les illuminés qui croient à la possibilité de ressusciter l’Empire coûte que coûte ne manquent pas. The Plague Army (l’armée de la peste), les chasseurs d’hommes ayant pour noms Cambouis, du Gibet, Ulysse, etc., les murs érigés tout au long de la frontière avec miradors et zones minées, les hélicoptères qui crachent un feu nourri sur celles et ceux qui tentent de s’expatrier, y compris les illégaux, tracent les grandes lignes de la dégénérescence. Des pseudo-intellectuels n’ont de cesse de disséminer une foi dogmatique. En raison de ce lavage de cerveau, leurs partisans ont été persuadés de la suprématie de la race blanche et, partant, tentent d’éliminer les membres des autres races. Ils s’évertuent à essayer de sauvegarder l’Empire en se portant volontaires dans la milice.

Face à l’adversité, il arrive que des bons s’allient à des méchants tant et aussi longtemps que la solidarité leur paraît utile. Une fois hors de danger, le méchant fait fausse route à ses compagnons, voire envisage de les liquider. Illustrant les diverses facettes de cette alliance contre nature, trois personnages principaux occupent l’avant-scène. Il s’agit de John Huemac, un chicano ex-détenu de droit commun qui a passé les 11 dernières années de sa vie derrière les barreaux. Le deuxième personnage a pour pseudonyme Couteau, un militaire arrêté pour insubordination et retenu à North Point. Finalement Thithuwa, une Amérindienne qui porte une marque de violence, n’attend qu’un signe pour déguerpir. L’attentat du 11 septembre ne lui laisse pas d’autre choix.

Les trois compères vont subir toutes sortes d’épreuves qui aiguiseront leur instinct de survie. Traqués, vont-ils parvenir à semer les chasseurs, et à quel prix ? De multiples rebondissements imprévus jalonnent cette histoire fascinante d’un couvert à l’autre.

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