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Entre fatalité et mal gouvernance

Les famines dans la Corne de l’Afrique

International

Bahdon Mohamed

La famine, la malnutrition, le déplacement de personnes et la sécheresse… telles sont les expressions qui inondent périodiquement les premières pages des journaux et des écrans de télévision tant dans les pays du Nord que ceux du Sud en provenance des pays de la Corne de l’Afrique (Djibouti, Éthiopie, Érythrée, Somalie) ; une corne du sang suivant l’expression de l’écrivain djiboutien Abdourahman Waberi. C’est une région africaine soumise à la violence et aux affrontements entre États ; tous les pays ont connu et traversent actuellement des crises politiques et des conflits armés.

« La nourriture d’en bas arrive à celles et ceux d’en haut, qui la mangent. Celles et ceux qui l’ont cultivée n’ont pas encore mangé. » – Bertolt Brecht

Une région stratégique pour la sécurité de l’Occident

Comme durant la guerre froide, la Corne de l’Afrique joue un rôle important dans la lutte globale contre le terrorisme international. En effet, depuis 2001, les États-Unis et leurs alliés européens ont déployé leur armée et leurs services secrets dans la lutte contre les actions des groupes terroristes dans cette région africaine proche de la péninsule arabique. C’est une région où les drones de l’armée états-unienne ont le champ libre pour assassiner des innocent·e·s (en Somalie particulièrement), appuyer des dictateurs locaux, affamer les populations et maintenir un viol permanent des peuples. La recherche de la sécurité de l’Occident se fait au détriment de celle des populations de la sous-région. Qu’elle soit dans le système mondial ou délaissée après la chute du communisme, la Corne de l’Afrique a toujours connu les sécheresses qui conduisent immanquablement à des famines catastrophiques. Ce qu’on appelle la communauté internationale intervient plus ou moins rapidement ; la société civile s’engage aussi. Mais la première se comporte comme des sapeurs-pompiers éteignant un incendie qui peut toujours reprendre en peu de temps.

La famine, une fatalité ?

Dans les croyances populaires de cette région, la famine est considérée comme une fatalité qui s’abat sur les populations. Elle dépend des forces divines que l’homme ne peut contrôler parce que tout dépend de Dieu, d’un être suprême. Pour ces populations, il y a une confusion entre la famine et la sécheresse. Or, la première est l’œuvre de l’homme, alors que la seconde résulte d’un phénomène naturel et climatologique : l’absence de pluies durant une certaine période de l’année. Dans l’esprit des éleveurs et des pasteurs, la famine était prévue par la nature et ils mettent toujours en cause le manque de pluie. Si la période d’absence de pluie se prolonge, l’idée de fatalité est renforcée.

La famine est l’œuvre de l’homme parce qu’elle résulte d’un ensemble de décisions économiques, politiques et sociales structurelles prises par les décideurs politiques ou de l’inaction de ceux-ci quand il faut prendre des mesures rapides et adaptées à l’apparition de signes avant-coureurs. Par ailleurs, la famine, peut-être jamais planifiée, peut néanmoins être instrumentalisée. C’est le cas en Éthiopie, où elle serait une mise en scène, qui suit un double objectif : attirer l’aide internationale et capturer une région périphérique aux tendances centrifuges.

Pourtant, toute la région n’est pas aride. Des études géologiques réalisées tant par des organismes nationaux qu’internationaux ont conclu depuis des décennies que certaines zones sont marquées par une forte aridité comme la région afar d’Éthiopie, le nord de la République de Djibouti (la zone du lac Assal) et le centre (Grand et Petit Barra), l’Ogaden, etc. Dans le reste de la région, même si la pluviométrie n’est pas importante, l’aridité n’est pas extrême. Le nord et le centre de l’Éthiopie et le centre de la Somalie constituent des régions où l’agriculture est beaucoup plus développée que dans le reste de la région. Addis-Abeba, la capitale éthiopienne située à plus de 2 000 mètres d’altitude, est considérée comme le château d’eau de la région.

Pourquoi, alors, tant de famines répétitives sur une courte période de temps ? Est-ce que la fécondité élevée des femmes, et donc l’augmentation rapide de la population de la région, est une cause ? Non, d’autres régions du monde expérimentent une augmentation exponentielle de leur population sans qu’il y ait de famines, de disettes… Les problèmes de cette région sont autres : les conséquences des guerres civiles et interétatiques permanentes, les tensions politiques internes, la mal gouvernance politique et socioéconomique, l’expulsion des populations de leurs terres et une soi-disant mauvaise position stratégique dont souffriraient les populations. Or, avec un système de gestion communautaire des sols, la reconnaissance des droits aux exploitant·e·s agraires et, surtout, des subventions à l’agriculture vivrière, la situation changerait. Aucune agriculture ne peut dignement nourrir la population d’un pays sans être appuyée par des subventions publiques.

Guerres et mal gouvernance : ingrédients de l’insécurité alimentaire

Quelles relations y a-t-il entre famines, guerres et mal gouvernance ? Ces trois faits ne sont pas isolés les uns des autres, ils touchent la société et ont donc des impacts dans les relations sociales. L’agriculture subit les effets de l’instabilité politique, des conflits et de la mauvaise gestion des affaires publiques ou des politiques macro-désincitatives.

Or, la première priorité d’un gouvernement devrait être de satisfaire les besoins primaires de sa population ; l’un d’eux est de l’alimenter, ce qui conduit à adopter des politiques agricoles pour nourrir les populations. Même s’il pleut peu depuis quelques décennies, les pays de la sous-région disposent de terres arables non encore exploitées. Mais pour atteindre cette priorité, il ne faut pas seulement avoir de bonnes terres et des pluies régulières, il faut aussi et surtout un contexte politique qui favorise la paix et la stabilité politique. Malheureusement, cette région est bien connue pour ses longs cycles de guerres tant internes (Éthiopie, Somalie) que régionales – les guerres entre la Somalie et l’Éthiopie des années 1970 et 1980, celle entre l’Éthiopie et l’Érythrée de 1998 à 2000 et les rebellions armées contre le pouvoir central illustrent l’instabilité politique de cette région. Ces guerres réduisent les capacités de production des agriculteurs et des pasteurs, qui nourrissent les sociétés par leurs activités.

À l’annonce d’une sécheresse et de ses conséquences sociales, les gouvernements de ces pays misent beaucoup sur l’aide alimentaire pour subvenir aux besoins prioritaires de leurs populations. Les réserves alimentaires dont disposent certains pays comme l’Éthiopie ne sont pas utilisées pour venir en aide aux personnes touchées, mais sont plutôt vendues au Programme alimentaire mondial de l’ONU, qui s’occupe par la suite de leur distribution à ces dernières. Or, la réception d’une telle aide n’est pas une solution durable à des problèmes structurels et d’actions politiques. À la différence des gouvernements et de leurs principaux représentants, les populations concernées sont conscientes de la dépendance qu’entraînent l’aide alimentaire et la projection des images des caméras des télévisions occidentales, destinées à leur public, et expriment leurs différences avec le discours politique de leurs dirigeants. Ainsi, Tayto Mesfin, un Éthiopien de 55 ans originaire d’une région du sud affirme : « L’aide alimentaire est une pratique honteuse. Lorsque nous dépendions de l’aide alimentaire, nous n’avions aucune compétence pour améliorer nos pratiques agricoles, alors que maintenant, nous avons augmenté nos revenus. Oxfam nous aide à développer notre capacité à gérer nos ressources afin d’améliorer notre travail agricole… » Il considère qu’« un jour, l’Éthiopie n’aura plus besoin d’aide alimentaire. J’ai l’espoir que ce jour viendra de mon vivant  [1 ». Il a confiance dans les capacités des populations pour sortir de ces cycles d’ineptie et d’incompétences politiques. L’agriculture emploie bien plus de la moitié de la population éthiopienne ; or, la malnutrition est à l’origine de la moitié des décès des enfants de moins de cinq ans. Comment l’Éthiopie peut-elle arriver à nourrir suffisamment sa population et vendre les surplus aux pays voisins, si le gouvernement éthiopien vend les terres arables aux hommes d’affaires de la famine et des désastres naturels et humains ?

La préférence à l’agrobusiness : corruption et violence contre les populations

En effet, la vente de terres arables est devenue une question socialement préoccupante. Certains pays africains disposant de terres fertiles et d’eau pour irriguer celles-ci sont devenus les greniers des pays riches, comme certains pays arabes du Moyen-Orient (l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar) et de l’Asie (la Chine et la Corée du Sud). Mais la Libye de Mouammar Kadhafi a aussi pratiqué l’achat de terres arables. Le gouvernement éthiopien aurait autorisé 815 projets agricoles financés par des entreprises étrangères depuis 2007, concédant près de 600 000 hectares entre 2004 et 2009.C’est avec raison que le gouvernement éthiopien peut être accusé de « créer » de la famine et d’être responsable de la malnutrition de sa population avec cette politique, mais aussi avec l’expulsion des gens qui savent cultiver la terre avec leurs techniques traditionnelles, qui ne détruisent pas l’environnement et qui préservent la culture des peuples. Au lieu de les aider à moderniser et introduire de nouvelles techniques d’irrigation ou du matériel mécanique, qui réduisent la fatigue physique et augmentent le rendement des productions, il a choisi une option destructrice : opprimer et marginaliser celles et ceux qui savent cultiver la terre, qui maîtrisent les terrains. Le gouvernement éthiopien post communiste et autoritaire s’occupe plutôt d’une minorité et de ses intérêts : le capitalisme destructeur des valeurs, des cultures, qui amène la misère à des milliers de personnes…

NOTES

[1] Oxfam international, Food Crisis in the Horn of Africa – Progress Report July 2011-July 2012, juillet 2012, p. 28.

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