Le peuple selon la CLASSE / La révolution numérique

No 54 - avril / mai 2014

Revue Argument

Le peuple selon la CLASSE / La révolution numérique

Argument, vol. 15, no 2, printemps-été 2013. Dossiers : Le peuple selon la CLASSE / La révolution numérique

Juillet 2012. En pleine période préélectorale, dans les suites du tumultueux « Printemps érable », la CLASSE lance le manifeste Nous sommes avenir. Un passage fera dresser les cheveux sur la tête de bon nombre de commentateurs et commentatrices : « Notre grève n’est pas contre le peuple. Nous sommes le peuple.  » C’est que la frange la plus populiste de la droite québécoise s’est depuis une bonne dizaine d’années autoproclamée porte-parole du vrai monde et du payeur de taxes. On peut donc considérer qu’un dossier consacré au « peuple selon la CLASSE » est une forme de consécration pour l’organisation : par ses expériences de démocratie directe, la CLASSE a su ouvrir une brèche dans le discours dominant. Comme lors des mouvements des Indignad@s et d’Occupy, la question de la légitimité populaire fut au cœur du Printemps québécois. Si la revue Argument a su faire preuve de sensibilité politique par le choix de son thème, les analyses n’ont malheureusement pas toujours cette qualité.

Joseph Yvon Thériault donne le ton dès le départ : le mouvement des carrés rouges participe d’une « contre-démocratie » et le Printemps érable est le symptôme radical d’une « anomie institutionnelle » des plus préoccupantes. Jean-Philippe Warren, qui donne de temps à autre dans la condescendance antigauchiste, reprend ici du service en sociologisant les arguments journaldemontréalesques selon lesquels la grève étudiante était essentiellement une affaire d’étudiant·e·s en sciences humaines et en arts, qui finalement était « perçue comme inoffensive  » par la population. C’est ainsi qu’il affirme avoir l’impression « qu’on pourrait fermer du jour au lendemain » tous les départements que le Québec compte d’études littéraires, d’histoire, de philosophie, de musique, etc., « sans que quiconque s’en aperçoive ». Apparemment, les gens qui y étudient et y travaillent ne font pas partie du peuple pour ce sociologue. Heureusement, d’autres intervenants qui ont suivi le mouvement de plus près, tels qu’Alexandre Leduc et Jean-Félix Chénier, savent faire preuve d’analyses plus nuancées.

Bien que le second dossier aborde un tout autre sujet – la révolution numérique –, on ne peut s’empêcher de faire certains parallèles avec le premier. Ici aussi, il est question d’une parole populaire qui, se découvrant une nouvelle vigueur, s’exprime soudainement avec un mélange de panache et de candeur. Et ici aussi, le phénomène est source d’inconfort, voire de déprime : Mathieu Bock-Côté constate une « virtualisation généralisée de l’existence », alors que selon Stéphane Baillargeon, pour la vie humaine en ligne, il ne reste peut-être plus de présent, « plus de corps non plus, plus de réalité, rien que le vide de la médiatisation impériale, éternelle, expansive ». Fichtre, ça va mal ! Comme pour la CLASSE, d’un article à l’autre, les mots doux s’accumulent à l’endroit des usages courants du numérique : « maladie infantile », « mémérage », « retour de la foule émeutière dans le débat public  », « brutalité toute plébéienne », « gratification narcissique »... Encore une fois, j’arrondis les coins : certaines réflexions ne manquent pas d’intérêt. Néanmoins, il ressort de ces deux dossiers, entièrement rédigés par des hommes blancs soit dit en passant, une sorte de mélancolie, comme si on s’ennuyait d’un certain entre-soi. Souriez, Messieurs ! Plus on est de fous, plus on rit, nous rappelle le dicton populaire...

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