Accueil du site > No 53 - février / mars 2014 > De l’école à la rue – Dans les coulisses de la grève étudiante

Renaud Poirier St-Pierre et Philippe Ethier

De l’école à la rue – Dans les coulisses de la grève étudiante

Jacques Pelletier

Renaud Poirier St-Pierre et Philippe Ethier, De l’école à la rue – Dans les coulisses de la grève étudiante, Montréal, Écosociété, 2013.

Le printemps québécois constitue une démonstration exemplaire du caractère imprévisible de l’événement, comme le fait bien voir le récit stratégique qu’en proposent Renaud Poirier St-Pierre et Philippe Ethier, directement impliqués dans le conflit en tant que responsables de l’ASSÉ. Ils apportent une contribution majeure à la constitution de ce que leur préfacier, Simon Tremblay-Pepin, appelle une « mémoire tactique » de la lutte étudiante. Planifiée de longue date et dans les détails, la grève, lors du premier vote tenu au cégep de Valleyfield, tenait ainsi à un fil qui aurait aussi bien pu être rompu.

Une fois lancée, la lutte doit s’inscrire dans l’une ou l’autre des deux grandes options stratégiques qui s’offrent aux militantes et militants : le « lobbying », la discussion et la négociation avec le gouvernement dans une perspective réformiste ; le syndicalisme de combat qui privilégie la mobilisation de masse et le conflit avec l’État. Ces options caractérisent le mouvement étudiant québécois depuis des décennies. La grève du printemps 2012 permettra cependant, par moments, de dépasser ce clivage, favorisant ainsi l’élargissement de la lutte et son extension, aussi imprévue, à d’autres acteurs sociaux, en particulier dans le mouvement dit des « casseroles ».

Les auteurs insistent surtout sur la stratégie de l’ASSÉ, qui privilégie « l’escalade des moyens de pression », allant des actions symboliques à la grève générale illimitée, en passant par les manifestations, les opérations de perturbation économique et autres tactiques propagandistes. Cette stratégie implique aussi l’adhésion au fameux principe de la « diversité des tactiques », toutes considérées légitimes pour autant qu’elles fassent progresser la lutte.

Cette orientation apparaît elle-même comme une conséquence logique du type de démocratie, directe, dont se réclame l’ASSÉ. Celle-ci implique l’existence d’une organisation décentralisée, dans laquelle les décisions sont prises par la base, dans des assemblées générales soucieuses de l’application stricte de leurs volontés. D’où parfois des lenteurs inévitables dans l’exécution et un manque de latitude pour des dirigeant·e·s, définis comme des exécutant·e·s jouissant de peu de marge de manœuvre. C’est ainsi que le comité média sera rabroué à plusieurs reprises durant le conflit pour avoir pris des initiatives. Le rôle du comité média est décrit longuement dans l’ouvrage, ce qui ne surprendra pas compte tenu de son importance clé dans le conflit et de la place qu’y occupent les auteurs. Ceux-ci font état des techniques utilisées, principalement pour stimuler la mobilisation la plus large possible. Ils insistent à juste titre sur l’importance décisive des médias sociaux pour gagner la guerre de l’opinion, dimension essentielle de la lutte dans le monde hyper médiatisé qui est le nôtre aujourd’hui. En cela aussi, cette lutte constitue un précédent et ses enseignements seront précieux dans les combats à venir, et pas seulement pour le mouvement étudiant mais pour l’ensemble de la gauche.

Renaud Poirier St-Pierre et Philippe Ethier se limitent à l’analyse du mouvement étudiant, et surtout de l’ASSÉ, dans leur essai, ce qui en limite tout de même les perspectives. Ils tiennent compte, bien entendu, de l’extension du conflit, de sa dimension populaire, mais celle-ci n’est pas au cœur de leurs préoccupations. On peut le regretter, car c’est ce débordement qui donne sa singularité et sa pleine signification à cette lutte tout à fait inédite en contexte québécois et qui demeure à expliquer.

Cela ne les empêche pas d’exprimer en conclusion le choix stratégique qui est le leur et qui vaut pour l’ensemble des luttes sociales : une alliance de l’action directe dans la rue avec l’intervention dans les instances institutionnelles pour faire prévaloir les aspirations populaires.

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