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Éducation

Leçons sur les devoirs

Normand Baillargeon

À l’automne 2013, la revue The Atlantic a publié un savoureux article qui faisait tout à la fois sourire et méditer. L’auteur, Karl Taro Greenfeld, y racontait l’expérience qu’il avait tentée et péniblement menée à terme : faire, pendant toute une semaine, les devoirs qui étaient assignés à sa fille de 13 ans, qui fréquente une école sélective.

Vous vous rappelez peut-être ces vers de Renaud, dans lesquels il donne la parole à sa fille :

Avec les d’voirs à la maison

J’fais ma s’maine de soixante heures,

Non seul’ment pour pas un rond

Mais en plus pour finir chômeur !

L’expérience de Greenfield va un peu dans le même sens : soirées interminables (trois heures par soir en moyenne, sans compter les fins de semaine) ; travaux souvent ardus et complexes ; exigences très, trop élevées. Tout cela a fait de ces devoirs, pour Greenfield, ce qu’ils sont depuis longtemps pour sa fille : une expérience plutôt pénible.

Et lorsque le papa avait l’impression que ce qu’il faisait n’avait pas beaucoup de sens, sa fille lui répétait la triste devise avec laquelle elle fait ses devoirs : « Memorization, not rationalization. » Autrement dit : mémoriser, sans chercher à comprendre.

Je soupçonne que pour bien des élèves et pour bien des parents au Québec, les devoirs constituent aussi une expérience plutôt désagréable, même si elle ne l’est pas autant que celle rapportée dans l’article de The Atlantic. Je me suis donc demandé ce que dit la recherche crédible à ce sujet et quels enseignements on devrait en tirer dans le réseau scolaire. J’ai eu quelques petites surprises. Voici donc quelques-unes de ces leçons sur les devoirs que j’ai apprises.

Une réalité complexe

John Hattie a synthétisé les recherches réalisées sur l’impact des devoirs sur la réussite scolaire [1]. Dans sa manière particulière de présenter ces résultats, le seuil auquel se situe l’effet désirable d’une variable ou d’une intervention éducative est 0,4 [2]. Les devoirs, selon ses calculs, ont un effet de 0,29.

Cela signifie que les devoirs ont bien un effet positif sur la réussite scolaire (il est supérieur à 0), mais que cet effet n’est pas particulièrement élevé, ou n’est pas de ceux qu’on doit viser. La conséquence probable de cet état de fait serait de conseiller de les utiliser avec beaucoup, beaucoup de parcimonie. Mais les choses ne sont pas aussi simples et le tableau dressé est plus complexe. Voyons cela.

Cette mesure de 0,29 décrit en effet l’impact des devoirs au primaire et au secondaire. Mais lorsqu’on distingue les deux ordres d’enseignement, on obtient des résultats significativement différents. Au primaire, la mesure de l’effet des devoirs est de 0,15 ; au secondaire, elle est de 0,64. Cet écart est énorme et il faut s’arrêter à ce qu’il peut bien signifier.

Le cas du primaire

Au primaire, les recherches suggèrent que les devoirs devraient être utilisés avec prudence et retenue. C’est que les élèves, encore peu savants, ont du mal à distinguer l’accessoire de l’essentiel, à ignorer comme elle doit l’être l’information non pertinente et, travaillant seuls pour les faire, ils ne reçoivent pas immédiatement l’indispensable feedback qu’il leur faut recevoir.

De sorte que les devoirs qu’on donne aux élèves du primaire – ils ont leur place – devraient être centrés sur des tâches simples, des apprentissages par cœur (il en faut), de la pratique. En fait, écrit Hattie, avec ces élèves, des devoirs centrés sur des tâches spécifiques ont un plus grand impact que des devoirs centrés sur de la résolution de problèmes, ou visant à favoriser l’apprentissage en profondeur. Pour le dire autrement : des devoirs faisant appel à des niveaux plus élevés de pensée conceptuelle ou demandant de réaliser des projets sont les moins efficaces de ceux qu’on peut demander à des enfants du primaire. Les devoirs qu’on devrait leur donner devraient donc être de ceux décrits plus haut. Ils devraient aussi être réalisables dans un laps de temps relativement court (pas en trois heures !!!) et l’enseignante ou l’enseignant devrait en faire un suivi serré.

Il y a encore plus, et possiblement plus grave. C’est que des devoirs trop exigeants et mal adaptés à leurs capacités peuvent avoir des effets désastreux sur ces jeunes élèves : ils risquent en effet de renforcer chez eux l’idée qu’ils ou elles ne peuvent apprendre par eux-mêmes ou ne sont pas capables de faire des devoirs. Ils risquent donc de les démotiver. Ils peuvent aussi leur faire adopter des routines ou des conceptions erronées.

On le voit : au primaire, il faut faire preuve de prudence en assignant des devoirs aux élèves, n’en déplaise à ces parents qui jugent la qualité d’une école primaire à la quantité des devoirs donnés.

Le secondaire

Au secondaire, on l’a vu, la recherche montre que les devoirs ont un très fort impact (0,64 !). C’est que ces élèves, plus âgés, plus savants, sont plus en mesure de tirer des bénéfices de travaux qu’ils font typiquement seuls et chez eux et dont la réalisation demande plus de temps.

Cependant, ici encore, des devoirs en grande partie centrés sur des tâches précises, sur la répétition d’habiletés plutôt que sur de l’apprentissage en profondeur, restent les plus efficaces et les plus recommandables.

Mais puisqu’il est si bénéfique de donner des de voirs au secondaire, je pense que bien des élèves et bien des parents aimeraient que les enseignant·e·s se concertent pour ne pas donner (trop) de gros devoirs simultanément.

Et le rôle des parents, dites-vous ? J’y viens.

Les parents

Hattie n’en traite pas, mais la recherche s’est aussi penchée sur le rôle des parents dans les devoirs de leurs enfants. Il ne se limite pas, comme on pourrait le penser, à fournir un endroit calme pour faire les devoirs, qu’on ne fait surtout pas devant la télé !

Mike Horsley et Richard Walker, qui ont synthétisé ce que la recherche dit sur la question [3], soutiennent que celle-ci donne à penser que le fait de démontrer de l’intérêt pour les devoirs que font leurs enfants, le fait de souligner qu’ils sont importants, a des effets bénéfiques et contribue à ce que les enfants les valorisent à leur tour, eux et elles aussi. Par contre, si les parents s’y impliquent trop, sont contrôlants, ces comportements et attitudes peuvent avoir des effets négatifs sur la réussite scolaire. Tout, pour les parents, est donc affaire de prudence et de jugement : les mêmes qualités dont les enseignant·e·s devraient faire montre en donnant des devoirs.

Bon, pour le prochain numéro : lecture de 50 pages de Hattie et traduction de ce texte en anglais.

P.-S.

Illustration : Charlotte Lambert

NOTES

[1] John Hattie, Visible Learning. A Synthesis of Over 800 Meta-Analyses Relating to Achievement, Routledge, New York, 2009, p. 234-236.

[2] Pour plus de précisions, voir Normand Baillargeon, « Le Saint-Graal de l’éducation ? », À bâbord !, no 52, décembre 2013-janvier 2014.

[3] Mike Horsley et Richard Walker, Reforming Homework : Practices, Learning and Policy, Palgrave MacMillan, Melbourne, 2013.

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