Dossier : Après-crise ou crise (...)

Pour maintenir le statu quo

L’illusion démocratique

Dossier : Après-crise ou crise permanente ?

La grande force des dominants aujourd’hui est de s’appuyer sur le système politique le plus légitime qui soit, la démocratie, et de le vider de tout son sens. Les citoyens et les citoyennes ont parfois l’impression de pouvoir agir sur leur sort, en allant voter principalement, alors qu’en vérité ils sont bâillonnés. Ce détournement de la démocratie a comme principal effet de bloquer les solutions pour résoudre les crises qui s’accumulent.

Les moyens de s’attaquer à la démocratie tout en la revendiquant sont multiples. Le tout commence à l’échelle internationale, où l’on a inventé de puissants mécanismes pour limiter l’autonomie des gouvernements. D’abord, on a développé un immense réseau de plusieurs milliers d’accords de libre-échange et de protection des investissements étrangers.

Il s’agit là d’une façade riante, avec une belle apparence de légitimité, puisque ces accords sont annoncés comme de bonnes nouvelles et d’importantes victoires : ils offriraient d’infinies possibilités pour les gens d’affaires de conquérir de nouveaux marchés. En réalité, ils permettent à la grande entreprise de commercer comme elle le veut, selon ses propres conditions, et la plupart du temps sans se préoccuper des retombées de ses transactions sur les populations. De plus, ces accords donnent aux transnationales la possibilité de poursuivre les gouvernements qui oseraient agir contre leurs intérêts.

En compléments sombres et indicibles, les paradis fiscaux et judiciaires, implantés partout dans le monde, libèrent ces mêmes entreprises du poids de l’impôt. Ils leur permettent aussi de s’émanciper des réglementations contraignantes qui existent encore. Ils favorisent d’innombrables magouilles et tripotages de chiffres, sous la protection du secret bancaire.

Pour compléter le tout, on a mis au point un système d’évaluation des gouvernements, entièrement privé, avec un pouvoir de sanctionner ceux dont les politiques ne conviennent pas. Les agences de notation ont en effet la capacité de faire hausser le taux d’intérêt des dettes souveraines, ce qui a des conséquences réelles et forcément néfastes sur l’économie du pays visé. Lucien Bouchard et Bernard Landry ont raconté à quelques reprises leur voyage humiliant à New York, en 1997, dont le but était de faire comprendre à des technocrates dogmatiques et hautains que la situation économique du Québec ne méritait pas la décote qu’on venait de lui attribuer.

Tenir les gouvernements en laisse

Le financement des partis politiques les soumet inévitablement aux gros donateurs. Aux États-Unis, la situation atteint un paroxysme, alors les plus grandes entreprises financent à coup de millions de dollars les campagnes électorales, très souvent en répartissant leurs dons généreux entre les démocrates et les républicains, et flairant ceux qui ont le plus de chance de l’emporter.

Une réglementation plus sévère rend impossibles de pareils abus chez nous. Mais les récents scandales, révélés entre autres à la commission Charbonneau, ont bien montré l’attrait de contributions charitables aux partis qui prennent le pouvoir : les gouvernements sont aussi des distributeurs de contrats, et dans notre monde qui limite de plus en plus la marge de manœuvre des élu·e·s, cette dernière fonction suscite un intérêt particulier chez les entreprises.

Pour bien tenir les gouvernements en laisse, le lobbying est indispensable. Cette activité particulièrement coûteuse, et qui s’accomplit sur une base régulière, n’est véritablement accessible qu’à de grandes entreprises, ou à d’autres un peu moins puissantes mais capables de se regrouper. Le lobbying des compagnies extrac­tives a montré sa grande efficacité en suivant pas à pas le parcours de la loi sur les mines. Québec solidaire a d’ailleurs répertorié pas moins de 145 mandats officiels – qui permettent de dénombrer les activités de lobbying – touchant cette industrie au cours des dix dernières années.

Se libérer des contre-pouvoirs

Il devient nécessaire de se débarrasser des organisations citoyennes trop indépendantes qui dénoncent les errements des partis politiques au pouvoir, d’autant plus si elles apportent des solutions aux problèmes actuels qui ne se situent pas dans le cadre du néolibéralisme.

La dernière crise, entre autres, a permis de justifier de nombreuses compressions qui affectent ces contre-pouvoirs : groupes communautaires, ONG, groupes écologistes, féministes et artistes ont vu les budgets qui leur étaient consacrés se réduire, stagner – ce qui équivaut à une compression, étant donné l’inflation – ou être tout simplement coupés. Les syndicats quant à eux sont une cible importante pour le gouvernement Harper qui, à coup de projets de loi, cherche à réduire leur financement et à les affaiblir.

Un gouvernement endetté et désargenté est obligé de faire « des choix difficiles » et d’appliquer des politiques d’austérité qui demandent de « grands sacrifices ». Il a ainsi un excellent prétexte pour réduire le financement des contre-pouvoirs. Ce qui lui permet par la suite de gouverner en toute tranquillité, sans faire face à une opposition efficace, organisée et bien documentée, détachée d’intérêts financiers spécifiques comme dans le cas des lobbyistes et beaucoup plus libre que celle des partis politiques, parce que jamais elle n’aspirera à exercer le pouvoir. Le gouvernement Harper est en ce sens un cas extrême : sous son règne, les compressions ont été sauvages et ont ciblé précisément ceux et celles qui s’opposent à lui. Et cela pendant qu’il développe des politiques accentuant une véritable crise écologique et finance l’extrême droite morale et religieuse.

Des mesures semblables n’en sont pas moins appliquées par nombre de gouvernements dans le monde. Les groupes écologistes du Québec, par exemple, se souviennent douloureusement de Thomas Mulcair, ministre libéral du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, qui a réduit les subventions destinées aux groupes œuvrant en environnement de 2 195 000 à 720 000 dollars, soit une diminution de 1 475 000 dollars.

Quant au système judiciaire, qui devrait pourtant servir à redresser les torts, il penche nettement en faveur des grandes entreprises. Celles-ci d’ailleurs n’hésitent pas à l’utiliser. Le coût exorbitant des avocats et les procès qui se prolongent rendent la justice inaccessible pour celles et ceux qui n’ont pas la chance d’être fortunés. Certains gouvernements ont adopté des lois contre les poursuites-bâillons, mais celles-ci ne se montrent pas toujours aussi efficaces qu’on l’aurait souhaité. Le danger d’une poursuite reste bien réel pour les organisations citoyennes et les confine souvent à une prudence inhibitrice.

Du pain et des jeux politiques

La démocratie étant ainsi solidement menottée, il importe de maintenir l’illusion de son bon fonctionnement. Les campagnes électorales se prêtent bien à ce jeu. On a dit à maintes reprises à quel point elles se transforment en spectacle et éludent les vrais débats. Des figures politiques telles Justin Trudeau ou Mélanie Joly montrent qu’il est possible de devenir populaires sans avoir la moindre idée convaincante à soumettre aux électeurs et électrices.

Mais surtout, les campagnes électorales sont si efficacement formatées que tout parti qui choisirait une autre stratégie doit en payer le prix. Il faut désormais dénigrer le plus souvent l’adversaire, limiter les questions des journalistes, ne pas déroger de la ligne de parti, suivre le scénario planifié. Dans un texte révélateur, Brian Topp, ex-directeur de la campagne du NPD en Colombie-Britannique, a bien montré comment le chef Adrian Dix a perdu devant les libéraux, malgré ses 20 points d’avance dans les sondages au départ : le chef avait choisi d’être « authentique », de répondre substantiellement aux questions qu’on lui adressait, d’écrire lui-même ses discours, de ne pas salir l’adversaire. Ne pas faire le jeu du populisme, dans des campagnes que les médias rapportent comme des matchs sportifs, constitue désormais un risque considérable.

Maintenir l’illusion démocratique, c’est aussi laisser croire que les chefs d’État ont encore un véritable pouvoir. Il était curieux d’entendre, par exemple, Barack Obama ou François Hollande utiliser abondamment le pronom « je » dans leur dernière campagne électorale, mettant de l’avant tout ce qu’ils feraient une fois élus. Or, l’un et l’autre offrent le cas pathétique de présidents dépour­vus de pouvoir, incapables de réaliser leurs promesses, s’abaissant sans vergogne à de vils compromis.

Un talon d’Achille

De telles barrières posées autour de la démo­cratie expliquent pourquoi les gouvernements ne tirent pas de leçons des crises. On pourrait aisément transformer le monde par des mesures simples à appliquer, qui relèvent du gros bon sens et dont les effets positifs seraient considérables : taxer les entreprises sur leurs profits réels, là où elles le font, taxer les transactions financières, investir dans les énergies renouvelables, adopter des lois sévères pour protéger l’environnement, interdire la spéculation sur les produits de base, éliminer les accords sur la protection de l’inves­tissement étranger, resserrer les lois du travail, etc.

Pourtant, pour les gouvernements, chacune de ces mesures paraît tout aussi difficile à mettre en application que d’escalader l’Everest. Ils sont parvenus à faire croire à la population que le possible est impossible, qu’appliquer encore les recettes qui ont mené aux crises est la meilleure chose à faire alors que d’autres nous en sortiraient, que les avancées minimales qu’ils se proposent parfois de faire sont les seules envisageables. On peine à trouver un nom convenable à ce nouveau régime, qui agit avec tant d’efficacité en faveur de l’intérêt d’une infime minorité de la population, sous le couvert de la démocratie : oligarchie, ploutocratie, corpocratie, corporatocratie ? Mais cette résignation à conserver des formes de la démocratie pour rendre ce système acceptable est aussi son talon d’Achille. Le jour où les citoyens et les citoyennes se réapproprieront massivement les outils qu’il nous reste, le jour où le seuil de tolérance face aux crises ne sera plus le même, de grands changements seront alors possibles.

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