Gabriel Nadeau-Dubois

Tenir tête

François Doyon

Gabriel Nadeau-Dubois,Tenir tête, Montréal, Lux éditeur, 2013.

Avec Tenir tête, l’ancien porte-parole de la CLASSE se permet enfin de parler en son nom. Il nous livre son interprétation des événements qui ont secoué le Québec en 2012.

L’essai commence par un captivant récit de la genèse de la grève. Il en ressort que ce fut une lutte préparée de longue date, même si son déclenchement effectif tient en partie à un coup de dés. Le premier vote de grève, au cégep Valleyfield, était déterminant pour la survie du mouvement : il fut remporté par seulement 12 voix. Au collège de Maisonneuve, le vote de grève a suscité une participation record.

Contre les libéraux et certains chroniqueurs qui ont souvent remis en question la légitimité démocratique des votes de grève, Gabriel Nadeau-Dubois montre que, sauf de très rares exceptions, les assemblées étudiantes étaient exemplaires en ce qui concerne leur légitimité démocratique. Cela n’a pas empêché les administrations collégiales et universitaires de tenter de briser le mouvement en remettant en cause celle-ci et en soutenant le mouvement des « carrés verts ».

Cette attitude révèle une piètre conception de la démocratie : voter en secret et de préférence pas trop souvent. Pourtant, nos droits n’existent pas en soi, leur existence dépend d’un accord collectif. L’isolement des individus est un poison pour la démo­cratie et, comme nous le rappelle Gabriel Nadeau-Dubois, « [n’]en déplaise aux crapauds qui aiment les eaux mortes des marais et qui craignent le débordement des rivières au printemps, les débats et les conflits politiques, la « rue », ne sont pas les ennemis de la liberté politique, ils en sont l’oxygène  » (p. 59).

La deuxième partie de Tenir tête tente de répondre à deux mantras du discours du gouvernement Charest, la « juste part » et l’excellence, qui participent d’une vision néolibérale de l’éducation. Considérer l’éducation supérieure comme un pur investissement personnel afin de justifier la hausse des frais de scolarité, c’est faire une prophétie autoréalisatrice. En effet, si la hausse des frais de scolarité produit un endettement accru à la sortie de l’université, les étudiant·e·s sont indirectement incités à n’étudier que dans les domaines garantissant un emploi suffisamment payant pour pouvoir rembourser rapidement leurs dettes. La formation universitaire est ainsi réduite à n’être qu’un moyen de se trouver un emploi payant. Et l’université, par conséquent, tente de plus en plus de satisfaire les besoins du marché du travail, délaissant la recherche fondamentale et la recherche du savoir pour lui-même.

La troisième partie de l’essai revient sur certains faits saillants de la grève, à partir de la position un peu particulière de Gabriel Nadeau-Dubois. Cela lui fournit l’occasion de procéder à une dénonciation du manque d’éthique des médias et à une justification philosophique de la désobéissance civile. L’auteur mentionne que des 15 personnalités médiatiques les plus influentes en 2012, seulement deux se sont déclarées relativement sympathiques à l’égard des « carrés rouges ». On observe clairement une tendance des médias à présenter sous un jour favorable la hausse des frais de scolarité.

C’est moins la désobéissance à la loi spéciale que le recours aux tribunaux pour faire valoir des intérêts personnels à coup d’injonctions qui constituait une menace pour la démocratie. « Il fallait défier l’autorité du gouvernement, précisément parce qu’il dépassait les limites dans lesquelles les citoyens acceptent qu’il gouverne. » (p. 168) Voilà ce qui est nécessaire à la sauvegarde de la démocratie !

Tenir tête est un livre qui se dévore d’une traite. La qualité du style d’écriture n’a d’égal que la profondeur de la réflexion de ce jeune philosophe dont le Québec avait cruellement besoin.

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