Il n’y a pas de mystère Labeaume

No 53 - février / mars 2014

Réélection à la mairie de Québec

Il n’y a pas de mystère Labeaume

Si à Montréal les résultats attendus des élections municipales ont suscité un certain suspen­se, il n’en a pas été de même pour la ville de Québec où le maire sortant Régis Labeau­me a toujours caracolé en tête des sondages et a été réélu haut la main. Il n’y a donc eu à Québec aucune surprise ni grand changement en ce qui concerne la vie muni­cipale. Pourtant cette campagne a été « dans les faits » l’expression d’un tournant marquant dont il vaut la peine de déchiffrer – tant il est révélateur – quelques-uns des tenants et aboutissants.

C’est sans doute le seul bon côté de cette élection municipale de novembre 2013 à Québec : elle aura permis d’y voir plus clair et surtout de balayer les dernières illusions que certain·e·s entretenaient vis-à-vis de ce personnage haut en couleur qu’est devenu pour les habitant·e·s de la Capitale nationale le maire Labeaume.

En décembre 2007, lorsque l’homme d’affaires [1] a été élu pour la première fois à la mairie de Québec avec 59 % des suffrages, c’est d’abord ce qui avait séduit une partie des citoyens et citoyennes de la ville : en se reconnaissant de l’héritage conservateur de sa prédécesseure, la mairesse Boucher, il semblait posséder du dynamisme à revendre et une volonté d’entreprendre et de faire bouger les choses à faire pâlir d’envie tous ses potentiels concurrents.

C’est tout au moins l’image qu’il avait pu alors distiller et sur laquelle il a su habilement surfer pendant longtemps – en 2009, il a été réélu avec 79,9 % des suffrages et fait élire 25 conseillers sur 27 –, avant d’être ensuite quelque peu égratigné par les indéniables ratés de l’affaire Clotaire Rapaille (2010) puis de celle du nouvel amphithéâtre de Québec (2011) [2].

Il en est venu ainsi à incarner une manière de faire de la politique tout à fait propre à l’ère néolibérale ; une manière combinant discours séducteurs en direction des couches populaires et pratiques de gestionnaire néolibéral en tout point congruentes avec les intérêts bien comptés des gens d’affaires de la région. Donnant l’impression à beaucoup qu’il pouvait être non seulement le maire de tout le monde, mais encore celui qui pouvait réellement redonner un indéniable clinquant à la ville de Québec.

Cabotin et trompeur

Mais ces derniers mois, c’est sans doute ce qui a changé : cette fois-ci, il faudrait être aveugle pour ne pas voir comment sont grossières les ficelles qu’il a pris l’habitude d’utiliser, et comment son projet emporte quelque chose de fondamentalement cabotin et trompeur. Ne s’adressant au peuple sur le mode enjôleur que pour mieux servir les intérêts des quelques lobbies économiques et financiers bien en vue et ne jouant au matamore courageux que pour aussitôt faire amende honorable et se comporter comme le plus ordinaire des politiciens devant les puissances d’argent.

Certes au terme de cette campagne, il l’a encore largement emporté avec 74 % des suffrages sur son adversaire de Démocratie Québec, David Lemelin, et il est parvenu à rafler les postes de 18 conseillers sur 21, seuls quelques quartiers de la haute-ville résistant toujours à son emprise. Mais si sa victoire devant une opposition pourtant unie a été écrasante, il n’en demeure pas moins que pour y arriver, il n’a pas lésiné sur les moyens et a mis la barre très haut, choisissant en cours de campagne d’intervenir devant les électeurs et électrices que sur des questions hautement controversées. Comme s’il s’était fait prendre au jeu de son personnage et qu’il ne pouvait plus comme maire qu’aborder des thèmes d’actualité à portée nationale, l’obligeant au passage à interpeller et bousculer directement ministres et gouvernement en place.

Ainsi a-t-il pris pour thème central de sa campagne à la mairie les caisses de retraite déficitaires des employé·e·s de la Ville et s’est-il lancé dans une guerre à l’usure contre leur syndicat, cherchant – commission Charbonneau oblige – à le discréditer, tout en le menaçant de s’attaquer directement aux salaires et retraites de ses membres, loin de toute négociation véritable, en tançant au passage le gouvernement pour qu’il fasse lui aussi sa part dans ce domaine.

Autre coup d’éclat : il a brutalement changé de cap vis-à-vis d’engagements passés concernant le développement du réseau autoroutier de la ville. En pleine campagne électorale, il a choisi, à propos de l’élargissement du boulevard Henri IV, de prendre soudain parti pour les automobilistes pris dans de nombreux embouteillages, affirmant qu’il fallait désormais non seulement élargir les autoroutes sans inclure de voies réservées au transport collectif, mais aussi développer les stationnements dans la ville et que c’était au gouvernement du Québec de payer un éventuel tramway. De quoi prendre tout le monde par surprise et laisser sans voix non seulement les écologistes, mais tous les experts en développement urbain qui voyaient dans le projet du futur tramway un véritable moyen pour contrôler quelque peu le développement futur de la ville.

Dans ce contexte de déclarations impromptues, on ne s’étonnera pas non plus de cet étrange scandale qui a vu, à trois jours du scrutin, son principal adversaire, David Lemelin, être mis en cause dans une affaire de violence conjugale pour laquelle il avait cependant reçu le pardon de la cour. Et vous l’aurez en mille, celui qui a sorti l’affaire au grand jour et sonné l’hallali médiatique qui s’en est inévitablement suivi n’est nul autre que Le Journal de Québec, propriété de l’homme d’affaires Pierre Karl Péladeau, celui-là même à qui Régis Labeaume avait confié la gestion – sans appel d’offres – du nouvel amphithéâtre. Mais n’allez surtout pas imaginer un quelconque rapport entre ces deux affaires !

Les frasques d’Arrimage Québec

Il est vrai que tout cela aurait pu être considéré comme de bonne guerre pour qui prétend savoir frayer avec le monde des affaires. Mais juste après sa réélection, la réalité bien terre à terre a finalement rattrapé Régis Labeaume, notamment à l’occasion d’inattendus démêlés avec la compagnie Arrimage Québec. Comme si tous ses coups d’éclat trouvaient là leur indéniable limite.

On se rappellera qu’Arrimage Québec est une compagnie de transport de vrac sise au port de Québec qui s’était déjà fait connaître pour être responsable en 2012 et 2013 d’importants déversements d’oxyde de fer et de poussière de nickel sur la ville. Et c’est elle qui s’est lancée toute de suite après la réélection du maire dans l’érection de deux immenses terminaux de granules de bois à l’anse au Foulon, sur le boulevard Champlain, au bord du Saint-Laurent, pas très loin de là où la ville avait commencé à développer de vastes espaces récréatifs et touristiques en 2008. Et cela, malgré les protestations de nombreux citoyens et citoyennes et sans que le maire ne puisse – malgré ses hauts cris et admonestations – rien n’y faire (il se serait fait « enfirouaper » [sic]), arguant pour sa défense que ces terrains portuaires étaient sous juridiction fédé­rale.

Arrimage Québec avait pourtant eu jusqu’à présent toutes les faveurs du maire Labeaume qui s’était arrangé pour lui donner pendant longtemps le bénéfice du doute lors de l’affaire des poussières d’oxyde de fer et de nickel en 2012 et 2013, et qui de surcroît pouvait compter sur la présence d’un de ses amis de longue date comme directeur du Port de Québec, Mario Girard. Mais voilà, les affaires sont les affaires et dans ce domaine, il n’y a aucune raison de faire des cadeaux à quiconque, fut-on maire de la ville de Québec. Régis Labeaume vient de l’apprendre à ses dépens : il est bel et bien – pour le pire comme le meilleur – le maire des lobbies néolibéraux de la ville. Qu’on se le dise, il n’y a pas de mystère Labeaume !


[1Avant d’être maire, Régis Labeaume a été un homme d’affaires peu regardant sur les moyens employés pour faire fortune. En 1992, il avait acheté à l’État pour une bouchée de pain les mines d’amiante d’Asbestos (dénationalisées et vendues au tiers de leur prix par le gouvernement libéral), pour les revendre un an plus tard avec de substantiels profits et devenir ainsi millionnaire. Voir à ce sujet Léo-Paul Lauzon et coll., Privatisation : l’autre point de vue, chapitre 7, 1998, p. 223-229.

[2Comme nous l’avait alors appris le quotidien Le Soleil, Clotaire Rapaille, engagé pour découvrir le « code culturel de Québec  », avait indûment gonflé son curriculum vitae et faisait de la fausse représentation en ne vendant bien souvent que du vent, obligeant le maire à brutalement résilier son contrat. Résultat : l’aventure a coûté 80 000 $ à la Ville et 145 000 $ à la région.

À propos du nouvel amphithéâtre, il faut savoir que Québecor de P. K. Péladeau qui en assurera la gestion s’est assuré d’en socialiser les pertes et privatiser les profits : s’il fait des profits, ils lui reviendront et s’il fait des pertes, c’est la Ville qui en assumera la moitié ! Tout ça avec de l’argent public et qui plus est avec l’appui d’Agnès Maltais, députée péquiste de Taschereau venue lui prêter main-forte pour passer par-dessus les règles démocratiques en vigueur et permettre qu’il ne soit pas – grâce à la loi 204 – soumis aux obligations légales de la Loi sur les cités et villes.

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