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Éditorial du no 58

Né.e.s pour un petit pain ?

Le Collectif de la revue À bâbord !

Depuis avril dernier, le spectre de la lutte des classes hante à nouveau le Québec. Cette fois-ci, ce ne sont toutefois pas les classes populaires qui luttent pour plus de dignité, de justice ou de liberté. Non, nous assistons plutôt à la revanche des élites contre les peuples. Rigueur et austérité sont les maîtres mots des officines gouvernementales qui s’acharnent sur les plus pauvres, alors que les riches ne se font pas embêter dans leurs paradis fiscaux ou pour leurs primes mal acquises (qu’il s’agisse de député-docteur ou de banquiers) !

Au pays du « je me souviens », nous avons la mémoire courte. Alors que dans un élan de solidarité, au moment de la Révolution tranquille, nous avons travaillé collectivement à nous sortir de la pauvreté et nous doter d’institutions et de programmes sociaux, nous assistons actuellement à un rétrécissement de nos horizons, au rapetissement de nos espoirs, soumis à la logique comptable de la lutte au déficit budgétaire.

Il n’y a pas d’autres motifs pouvant expliquer une telle politique que la hargne des plus riches qui vivent dans un autre monde que le commun des mortels. Le nouveau mantra de nos élites, c’est celui de la baisse des impôts. Le déficit zéro est leur religion, pas si nouvelle. Leur stratégie : anémier les services publics pour que les plus aisé·e·s puissent se payer des services de première classe, tandis que les autres en seront réduits à choisir entre se loger ou se faire soigner, comme c’est déjà le cas chez nos voisins du sud qui leur servent de modèle à imiter. Prolifération des commerces de luxe, d’un côté, des banques alimentaires de l’autre. Exit le service public et vive le retour des tarifs : de plus en plus cher pour de moins en moins de services !

Même politique ? Mêmes résultats

Cette politique nous conduit dans un cycle infernal : l’État, toujours à court de revenus du fait des baisses d’impôt consenties surtout aux entreprises et aux riches, incapable d’investir, devra imposer de nouvelles compressions qui affaibliront encore plus les services publics et les programmes sociaux, tout en appauvrissant un nombre croissant de personnes. L’autre volet d’une telle politique, c’est un État sécuritaire, brandissant le flambeau de « la loi et l’ordre ». C’est la logique qui a été à l’œuvre dans les programmes d’ajustement structurel qui ont affecté les pays du Sud dans les années 1990, de même que dans les programmes d’austérité imposés aux pays du sud de l’Europe ces dernières années.

Ceux qui orchestrent cette politique n’ont rien retenu de la crise économique mondiale de 2008. Comme des apprentis sorciers, ils renouvellent leur foi aveugle dans le capitalisme. Ils n’ignorent pas la misère que l’austérité va créer, mais refusent de la voir, murés qu’ils sont dans leurs intérêts privés, indifférents au sort de leurs compatriotes, puisque leur horizon c’est le jet-set international et leur passeport le sésame de la langue anglaise. L’éducation doit servir à préparer une main-d’œuvre docile et compétente, pouvant de surcroît parler en anglais aux investisseurs, forcément étrangers. La santé, ce sont les exploits technologiques de la médecine de pointe pour ceux qui peuvent se l’offrir ; tandis que les autres devront se contenter au mieux d’une médecine publique dégradée par les réformes incessantes, au pire d’une médecine payante, de médicaments surfacturés, de soins de plus en plus onéreux, entre autres pour les enfants, les personnes handicapées ou les personnes âgées.

Il n’y a rien d’inéluctable dans ce scénario ! L’extraordinaire printemps érable de 2012 a vu se lever une jeunesse forte de ses rêves et de sa générosité. L’indignation s’est répandue un peu partout et le refus de l’austérité fait tache d’huile ; même la Banque mondiale et le FMI se posent des questions sur l’efficacité de cette orientation qui a pourtant longtemps été la leur. Plusieurs gouvernements d’Amérique latine cherchent d’autres voies. Dans le sud de l’Europe, soumis depuis près d’une décennie aux diktats de la « troïka », des alternatives se font jour : certaines alarmantes, comme la montée de la peste brune et du racisme, d’autres plus prometteuses incarnées par les partis Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne.

À défaut de pouvoir le faire dans les urnes, il nous faut mettre en échec la stratégie libérale dans la rue. Les réformes actuelles en éducation, en santé et dans les services sociaux n’ont pas d’autres logiques que de détériorer suffisamment les services pour nous faire souhaiter une privatisation, tandis que le communautaire servira de roue de secours pour les plus pauvres. Les uns après les autres, nous sommes toutes et tous visés. Comme le soulignait il y a longtemps La Boétie, la force du pouvoir tient à notre « servitude volontaire » et à notre méfiance les un·e·s par rapport aux autres. Il n’en tient qu’à nous de leur offrir ce beau démenti qui a pour nom solidarité.

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